Après tout ce qui précède, le lecteur ne sera pas étonné d’apprendre que l’évolution des traits fondamentaux du socialisme donnée dans le chapitre précédent n’est pas du tout selon le cœur de M. Dühring. Il est obligé de la précipiter dans l’abîme de la réprobation avec les autres “ productions bâtardes de l’imagination historique et logique ”, les “ conceptions désordonnées ”, les “ représentations nébuleuses et confuses ”, etc. Pour lui, le socialisme n’est nullement un produit nécessaire de l’évolution historique et encore bien moins des conditions économiques grossièrement matérielles du temps présent, uniquement tournées vers des buts alimentaires. Il a beaucoup plus de chance. Son socialisme est une vérité définitive en dernière analyse; c’est le “ système naturel de la société”, il trouve ses racines dans un “ principe universel de justice”, et si M. Dühring ne peut s’empêcher de tenir compte, pour l’améliorer, de l’état de choses existant, créé par l’histoire pécheresse du passé, c’est là une circonstance qu’il faut plutôt considérer comme un malheur pour le pur principe de justice. M. Dühring crée son socialisme comme tout le reste à l’aide de ses deux fameux bonshommes. Mais au lieu que ces deux marionnettes jouent comme précédemment au maître et au valet, elles nous jouent, pour changer, la pièce de l’égalité des droits – et voilà les bases du socialisme à la Dühring toutes prêtes.

Il est évident d’après cela que chez M. Dühring, les crises industrielles périodiques n’ont nullement la signification historique que nous avons dû leur attribuer. Les crises ne sont chez lui que des déviations occasionnelles de la “ normale ” et elles donnent tout au plus sujet de “ déployer un ordre plus réglé ”. La “ façon habituelle ” d’expliquer les crises par la surproduction ne suffit nullement à sa “ conception plus exacte ”. Certes, cette façon serait “ sans doute admissible pour des crises spéciales dans des domaines particuliers ”. Ainsi, par exemple, “ un encombrement du marché de la librairie par des éditions d’œuvres qui tombent brusquement dans le domaine public et se prêtent à un débit massif”. M. Dühring peut à coup sûr se mettre au lit avec la bienfaisante conscience que ses oeuvres immortelles ne provoqueront jamais semblable catastrophe mondiale. Mais pour les grandes crises, ce ne serait pas la surproduction, mais plutôt

le retard de la consommation nationale… la sous-consommation artificiellement engendrée… l’inhibition du besoin national (!) dans sa croissance naturelle qui élargissent, de façon si critique en fin de compte, la faille entre les stocks et le débit.

Et pour cette théorie des crises qui lui est bien personnelle, il a tout de même eu la chance de trouver un disciple.

Par malheur, la sous-consommation des masses, la réduction de la consommation de masse au minimum nécessaire à l’entretien et à la procréation n’est pas du tout un phénomène nouveau. Elle a existé depuis qu’il y a eu des classes exploiteuses et des classes exploitées. Même dans les périodes de l’histoire où la situation des masses était particulièrement favorable, par exemple en Angleterre au XV° siècle, elles étaient sous-consommatrices. Elles étaient bien loin de pouvoir disposer de la totalité de leur produit annuel propre pour le consommer. Si donc la sous-consommation est un phénomène historique permanent depuis des millénaires, alors que la stagnation générale du marché qui éclate dans les crises par suite de l’excédent de la production n’est devenue sensible que depuis cinquante ans, il faut toute la platitude de l’économie vulgaire de M. Dühring pour expliquer la collision nouvelle non pas par le phénomène nouveau de surproduction, mais par celui de sous-consommation qui est vieux de milliers d’années. C’est comme si, en mathématiques, on voulait expliquer la variation du rapport de deux grandeurs. une constante et une variable, non pas par le fait que la variable varie, mais par le fait que la constante reste la même. La sous-consommation des masses est une condition nécessaire de toutes les formes de société reposant sur l’exploitation, donc aussi de la société capitaliste; mais seule la forme capitaliste de la production aboutit à des crises. La sous-consommation est donc aussi une condition préalable des crises et elle y joue un rôle reconnu depuis longtemps; mais elle ne nous explique pas plus les causes de l’existence actuelle des crises que celles de leur absence dans le passé.

M. Dühring a d’ailleurs des idées curieuses sur le marché mondial. Nous avons vu comment, en véritable érudit allemand, il cherche à s’expliquer des crises spéciales réelles de l’industrie à l’aide de crises imaginaires sur le marché du livre de Leipzig, la tempête en mer par la tempête dans un verre d’eau. Il se figure, en outre, que l’actuelle production patronale doit “ tourner surtout avec son débouché dans le cercle des classes possédantes elles-mêmes ”, ce qui ne l’empêche pas, seize pages plus loin seulement, de présenter, à la façon courante, comme industries modernes décisives, l’industrie du fer et celle du coton, c’est-à-dire précisément les deux branches de la production dont les produits ne sont consommés que pour une part infiniment petite dans le cercle des classes possédantes, et sont faits plus que tous autres pour la consommation de masse. De quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons que bavardage à tort et à travers, vide et contradictoire. Mais prenons un exemple dans l’industrie cotonnière. Si, à elle seule, la ville relativement petite d’Oldham, – l’une des quelque douze villes de 50 à 100 000 habitants autour de Manchester qui pratiquent l’industrie du coton, – si, à elle seule, cette ville a vu le nombre des broches qui filent uniquement le numéro 32 s’élever de 1872 à 1875, en quatre ans, de 2 millions 1/2 à 5 millions, de sorte qu’une seule ville moyenne d’Angleterre possède autant de broches filant un seul numéro qu’en possède, somme totale, l’industrie cotonnière de l’Allemagne entière, y compris l’Alsace; et si dans toutes les autres branches et localités de l’industrie anglaise et écossaise du coton l’extension s’est produite dans des proportions sensiblement égales, il faut une forte dose d’aplomb radical pour expliquer la totale stagnation actuelle du marché des filés et des tissus de coton par la sous-consommation des masses anglaises et non par la surproduction des fabricants anglais de coton [1].

Il suffit. On ne dispute pas avec des gens qui sont assez ignorants en économie pour considérer le marché du livre de Leipzig, comme un marché au sens de l’industrie moderne. Bornons-nous donc à constater que M. Dühring ne sait rien nous dire d’autre des crises que ceci : il ne s’agit dans les crises que “ d’un jeu courant entre l’hypertension et la détente ”; l’excès de spéculation “ ne vient pas seulement de l’accumulation sans plan des entreprises privées ”, mais il faut aussi “ compter parmi les causes qui provoquent l’excès de l’offre l’étourderie des patrons individuels et le manque de circonspection personnelle ”. Et quelle est derechef la “ cause qui provoque ” l’étourderie et le manque de circonspection personnelle ? Précisément, cette même absence de plan dans la production capitaliste, qui se manifeste dans l’accumulation sans plan des entreprises privées. Prendre la transposition d’un fait économique en un reproche moral pour la découverte d’une cause nouvelle, n’est-ce pas aussi une belle “ étourderie ” ?

Mais laissons là les crises. Après avoir démontré dans le chapitre précédent comment elles naissent nécessairement du mode de production capitaliste et quelle est leur signification en tant que crises de ce mode de production lui-même, en tant que moyens impératifs du bouleversement social, nous n’avons pas besoin d’ajouter un seul mot pour répondre aux platitudes de M. Dühring sur ce thème. Passons à ses créations positives, au “ système naturel de la société ”.

Ce système, édifié sur un “ principe universel de justice ”, donc sans aucune préoccupation des faits matériels gênants, se compose d’une fédération de communes économiques entre lesquelles existent

la liberté d’aller et venir et l’obligation d’admettre des membres nouveaux selon des lois et des normes administratives déterminées.

La commune économique elle-même est avant tout un “ vaste schéma d’une portée historique ”, et qui dépasse de loin les “ demi-mesures aberrantes ”, d’un certain Marx par exemple. Elle signifie

une communauté de personnes qui, par leur droit publie de disposer d’un canton de territoire et d’un groupe d’établissements de production, sont tenues à l’activité en commun et à la participation en commun au produit.

Le droit public est “ un droit sur la chose… dans le sens d’un rapport de pur droit public avec la nature et les institutions de production ”. Libre aux juristes à venir de la commune économique de se casser la tête pour savoir ce que cela veut dire, nous y renonçons absolument. Nous apprenons seulement que ce n’est pas du tout la même chose “ que la propriété corporative d’associations ouvrières”, lesquelles n’exclueraient pas la concurrence mutuelle ni même l’exploitation par le salariat. Et en passant, on laisse tomber que l’idée d’une “ propriété commune ”, telle qu’elle se trouve aussi chez Marx, serait

pour le moins obscure et scabreuse, puisque cette idée d’avenir a toujours l’air de ne rien signifier d’autre qu’une propriété corporative de groupes ouvriers.

Encore une de ces “ basses petites façons ” d’insinuer qui sont courantes chez M. Dühring et dont

la qualité vulgaire [comme il dit lui-même] n’appelle vraiment que le terme vulgaire de crasse.

Encore une contre-vérité tout aussi dénuée de fondement que cette autre invention de M. Dühring selon laquelle la propriété commune serait chez Marx une “propriété à la fois individuelle et sociale ”.

Une chose en tout cas est claire : le droit public d’une commune économique sur ses moyens de travail est un droit de propriété exclusif, tout au moins vis-à-vis de toute autre commune économique, et aussi vis-à-vis de la société et de l’État. Mais il ne doit pas avoir le pouvoir

de se comporter comme un séparatisme… envers l’extérieur, car entre les diverses communes économiques existent la liberté d’aller et de venir et l’obligation d’admettre des membres nouveaux selon des lois et des normes administratives déterminées… tout comme… aujourd’hui l’appartenance à une formation politique et la participation aux capacités économiques de la commune.

Il y aura donc des communes économiques riches et des communes pauvres, et l’équilibre s’établira par l’afflux de la population vers les communes riches et l’abandon des communes pauvres. Si donc M. Dühring veut éliminer la concurrence quant aux produits entre les diverses communes par l’organisation nationale du commerce, il laisse tranquillement subsister la concurrence quant aux producteurs. Les choses sont soustraites à la concurrence, les hommes y restent soumis,

Cependant, nous sommes encore loin d’avoir des idées claires sur le “ droit public ”. Deux pages plus loin, M. Dühring nous déclare : la commune économique s’étend

d’abord sur toute l’étendue du territoire politico-social dont les ressortissants sont rassemblés en un seul sujet juridique et, en cette qualité, disposent du sol dans soit ensemble, des habitations et des installations de production.

Ce n’est donc pas la commune prise isolément qui dispose, mais la nation entière. Le “ droit public ”, le “ droit sur la chose ”, le “rapport de droit public avec la nature ”, etc. n’est donc pas seulement “ obscur et scabreux pour le moins ”, il est directement en contradiction avec lui-même. Il est en effet, – du moins dans la mesure où chaque commune économique est également sujet juridique, – “ une propriété à la fois individuelle et sociale ”, et derechef cet “ hybride nébuleux ” ne se rencontre donc que chez M. Dühring lui-même !

En tout cas, la commune économique dispose de ses moyens de travail aux fins de production. Comment cette production s’effectue-t-elle ? D’après tout ce que nous en apprenons chez M. Dühring, tout à fait à l’ancien style, à ceci près que la commune prend la place du capitaliste. Nous apprenons tout au plus que, pour la première fois dans l’histoire, chaque individu a la liberté de choisir son métier, tandis que l’obligation de travailler règne, égale pour tous.

La forme fondamentale de toute production dans le passé est la division du travail, d’une part à l’intérieur de la société, d’autre part à l’intérieur de chaque établissement de production. Comment se comporte à son égard la “ socialité ” à la Dühring ?

La première grande division sociale du travail est la séparation de la ville et de la campagne. Selon M. Dühring, cet antagonisme, est “ inévitable de par la nature de la chose”. Mais

il est d’ailleurs scabreux de penser l’abîme entre l’agriculture et l’industrie comme impossible à combler. En fait, il existe déjà un certain degré de constance dans le passage de l’une à l’autre, qui promet d’augmenter encore considérablement pour l’avenir.

Dès maintenant, deux industries se seraient glissées dans la culture et l’exploitation rurale :

en premier lieu, la distillerie et ensuite, la préparation du sucre de betterave… la production d’alcool a une telle signification qu’on la sous-estimera plutôt qu’on ne la surestimera. [Et] s’il était possible qu’un assez large cercle d’industries, par suite d’inventions quelconques, prît une forme imposant la localisation de l’exploitation à la campagne et sa soudure immédiate avec la production des matières premières, [l’opposition entre la ville et la campagne en serait affaiblie et] on y gagnerait la base la plus étendue pour le déploiement de la civilisation. [Cependant] une perspective analogue pourrait pourtant s’ouvrir d’une autre manière encore. En dehors des nécessités techniques, les besoins sociaux prennent de plus en plus d’importance et si ces derniers deviennent décisifs pour les groupements d’activités humaines, il ne sera plus possible de négliger les avantages qui résultent d’une étroite liaison méthodique des occupations de la rase campagne avec les opérations du travail de transformation technique.

Or, dans la commune économique, ce sont précisément les besoins sociaux qui importent. elle va sans doute s’empresser de s’approprier pleinement les avantages ci-dessus mentionnés de la réunion de l’agriculture et de l’industrie ? M. Dühring ne va pas manquer de nous communiquer avec l’ampleur qui lui est chère ses “ conceptions plus exactes ” sur la position de la commune économique par rapport à cette question ? Le lecteur qui le croirait serait bien volé. Les maigres lieux communs embarrassés qu’on a cités plus haut, ces lieux communs qui tournent en rond sans arrêt de la distillerie de schnaps à l’industrie du sucre de betterave selon le droit coutumier prussien, voilà tout ce que M. Dühring a à nous dire de l’opposition de la ville et de la campagne dans le présent et dans l’avenir.

Passons à la division du travail dans le détail. Ici, M. Dühring est déjà un peu “ plus exact”. Il parle “ d’une personne qui doit s’adonner exclusivement à un seul genre d’activité”. Lorsqu’il s’agit d’introduire une nouvelle branche de production, la question consiste simplement à savoir si l’on peut, pour ainsi dire, créer un certain nombre d’existences qui doivent se consacrer à là production d’un article, avec la consommation [ !] qui leur est nécessaire. Une branche ou l’autre de la production dans la socialité “n’exigera pas beaucoup de population”. Et même dans la socialité, il y a “ des variétés économiques d’hommes qui se distinguent par leur mode de vie ”. Ainsi, à l’intérieur de la sphère de production, tout reste sensiblement tel qu’il était auparavant. Certes, il règne dans la société du passé une “fausse division du travail ”; mais en quoi elle consiste et par quoi elle doit être remplacée dans la commune économique, là-dessus nous n’apprenons que ce qui suit :

en ce qui concerne les questions posées par la division du travail elle-même, nous avons déjà dit ci-dessus qu’on peut les considérer comme réglées dès qu’il est tenu compte des faits relatifs aux diverses convenances naturelles et des capacités personnelles.

A côté des capacités, on consulte aussi l’inclination personnelle :

l’attrait de s’élever à des activités qui mettent en jeu plus de capacités et de formation préalable reposerait exclusivement sur le penchant à l’occupation en question et la joie d’exercer précisément cette chose et non une autre [exercer une chose !].

Ainsi dans la socialité, l’émulation sera stimulée et

la production elle-même prendra de l’intérêt, l’exercice veule de la production qui n’apprécie cette production que comme moyen de gain n’imprimera plus son cachet sur les choses.

Dans toute société dont la production suit un développement naturel, – et la société actuelle est dans ce cas, – ce ne sont pas les producteurs qui dominent les moyens de production, mais les moyens de production qui dominent les producteurs. Dans une telle société, tout levier nouveau de la production se convertit nécessairement en un moyen nouveau d’asservissement des producteurs aux moyens de production. Cela est vrai surtout pour le levier de la production qui, avant l’introduction de la grande industrie, était de loin le plus puissant : la division du travail. La première grande division du travail elle-même, la séparation de la ville et de la campagne, a condamné la population rurale à des milliers d’années d’abêtissement et les citadins chacun à l’asservissement à son métier individuel. Elle a anéanti les bases du développement intellectuel des uns et du développement physique des autres. Si le paysan s’approprie le sol et le citadin son métier, le sol s’approprie tout autant le paysan et le métier l’artisan. En divisant le travail, on divise aussi l’homme. Le perfectionnement d’une seule activité entraîne le sacrifice de toutes les autres facultés physiques et intellectuelles. Cet étiolement de l’homme croît dans la mesure même où croît la division du travail, qui atteint son développement maximum dans la manufacture. La manufacture décompose le métier en ses opérations partielles singulières et assigne chacune d’elles à un ouvrier singulier comme étant sa profession à vie, elle l’enchaîne ainsi pour toute sa vie à une fonction partielle déterminée et à un outil déterminé.

Elle estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d’instincts producteurs… L’individu lui-même est morcelé, métamorphosé en ressort automatique d’une opération exclusive, [2]

ressort qui, dans beaucoup de cas, ne parvient à la perfection que par une véritable mutilation physique et intellectuelle de l’ouvrier. Le machinisme de la grande industrie dégrade l’ouvrier du rang de machine à celui de simple accessoire d’une machine.

La spécialité qui consistait à manier pendant toute sa vie un outil parcellaire devient la spécialité de servir sa vie durant une machine parcellaire. On abuse du mécanisme pour transformer l’ouvrier dès sa plus tendre enfance en parcelle d’une machine qui fait elle-même partie d’une autre [3].

Et ce ne sont pas seulement les ouvriers, mais aussi les classes qui exploitent directement ou indirectement les ouvriers, que la division du travail asservit à l’instrument de leur activité; le bourgeois à l’esprit en friche est asservi à son propre capital et à sa propre rage de profit; le juriste à ses idées ossifiées du droit, qui le dominent comme une puissance indépendante; les “ classes cultivées”, en général, à une foule de préjugés locaux et de petitesses, à leur propre myopie physique et intellectuelle, à leur mutilation par une éducation adaptée a une spécialité et par leur enchaînement à vie à cette spécialité même, – cette spécialité fût-elle le pur farniente.

Les utopistes savaient déjà parfaitement à quoi s’en tenir sur les effets de la division du travail, sur l’étiolement d’une part de l’ouvrier, d’autre part de l’activité laborieuse elle-même, qui se limite à la répétition mécanique, uniforme, pendant toute la vie, d’un seul et même acte. La suppression de l’opposition de la ville et de la campagne est réclamée par Fourier ainsi que par Owen comme la première condition fondamentale de la suppression de l’antique division du travail en général. Chez tous deux, la population doit se répartir sur le pays en groupes de 1.600 à 3.000 âmes; chaque groupe habite au centre de son canton territorial un palais géant avec ménage commun. Sans doute Fourier parle-t-il, çà et là, de villes, mais elles ne se composent à leur tour que de quatre ou cinq de ces palais rapprochés l’un de l’autre. Chez tous deux, chaque membre de la société prend part aussi bien à l’agriculture qu’à l’industrie. Chez Fourier, ce sont l’artisanat et la manufacture qui jouent le rôle principal dans cette dernière; chez Owen, par contre, c’est déjà la grande industrie, et il demande déjà l’introduction de la vapeur et du machinisme dans le travail ménager. Mais à l’intérieur de l’agriculture comme de l’industrie, l’un et l’autre réclament la diversité la plus grande possible des occupations pour chaque individu, et, en conséquence, la formation de la jeunesse à une activité technique aussi multiple que possible. Chez tous deux, l’homme doit se développer d’une manière universelle par une activité pratique universelle et le charme attrayant que la division fait perdre au travail, doit lui être rendu, d’abord par cette diversité et la brièveté correspondante de la “ séance ” consacrée à chaque travail particulier, pour reprendre l’expression de Fourier [4]. Tous deux ont dépassé de beaucoup le mode de pensée des classes exploiteuses légué à M. Dühring, qui tient l’opposition de la ville et de la campagne pour inévitable de par la nature de la chose, prisonnier qu’il est de ce préjugé qu’un certain nombre d’ “ existences ” doivent, en toute circonstance, être condamnées à la production d’un seul article, et résolu comme il est à éterniser les “variétés économiques ” de l’homme se différenciant d’après le mode de vie, les hommes qui trouvent de la joie à exercer telle chose et aucune autre, qui donc sont tombés assez bas pour se réjouir de leur propre asservissement et de leur propre vie étriquée. En face de l’idée qui est à la base même des fantaisies les plus aventureuses de l’ “ idiot ” Fourier, en face même des idées les plus pauvres du “ grossier, du lourd et de l’indigent ” Owen, ce M. Dühring encore tout asservi à la division du travail n’est qu’un nain présomptueux.

En se rendant maîtresse de l’ensemble des moyens de production pour les employer socialement selon un plan, la société anéantit l’asservissement antérieur des hommes à leurs propres moyens de production. Il va de soi que la société ne peut pas se libérer sans libérer chaque individu. Le vieux mode de production doit donc forcément être bouleversé de fond en comble, et surtout la vieille division du travail doit disparaître. A sa place doit venir une organisation de la production dans laquelle, d’une part, aucun individu ne peut se décharger sur d’autres de sa part de travail productif, condition naturelle de l’existence humaine; dans laquelle, d’autre part, le travail productif, au lieu d’être moyen d’asservissement, devient moyen de libération des hommes, en offrant à chaque individu la possibilité de perfectionner et de mettre en oeuvre dans toutes les directions l’ensemble de ses facultés physiques et intellectuelles, et dans laquelle, de fardeau qu’il était, le travail devient un plaisir.

Cela n’est plus aujourd’hui une fantaisie, un vœu pieux. Avec le développement actuel des forces productives, l’accroissement de la production donné dans le ! fait même de la socialisation des forces productives, l’élimination des entraves et des perturbations qui résultent du mode de production capitaliste, celle du gaspillage de produits et de moyens de production, suffisent déjà, en cas de participation universelle au travail, pour réduire le temps de travail à une mesure qui, selon les idées actuelles, sera minime.

Il n’est pas vrai, d’autre part, que la suppression de l’ancienne division du travail soit une revendication uniquement réalisable aux dépens de la productivité du travail. Au contraire, par la grande industrie, elle est devenue condition de la production elle-même.

L’exploitation mécanique supprime la nécessité de consolider cette distribution en enchaînant, comme dans les manufactures, pour toujours, le même ouvrier à la même besogne. Puisque le mouvement d’ensemble de la fabrique procède de la machine et non de l’ouvrier, un changement continuel du personnel n’amènerait aucune interruption dans le procès de travail… Enfin, la rapidité avec laquelle les enfants apprennent le travail à la machine supprime radicalement la nécessité de le convertir en vocation exclusive d’une classe particulière de travailleurs [5].

Mais tandis que le mode capitaliste d’emploi du machinisme est obligé de perpétuer la vieille division du travail avec sa spécialisation ossifiée, bien que celle-ci soit devenue techniquement superflue, le machinisme lui-même se rebelle contre cet anachronisme. La base technique de la grande industrie est révolutionnaire.

Au moyen de machines, de procédés chimiques et d’autres méthodes, elle bouleverse avec la base technique de la production, les fonctions des travailleurs et les combinaisons sociales du travail, dont elle ne cesse de révolutionner la division établie en lançant sans interruption des masses de capitaux et d’ouvriers d’une branche de production dans une autre. La nature même de la grande industrie nécessite le changement dans le travail, la fluidité des fonctions, la mobilité universelle du travailleur… Nous avons vu que cette contradiction absolue… finit par détruire toutes les garanties de vie du travailleur…, qu’elle aboutit… à la dilapidation la plus effrénée des forces de travail et aux ravages de l’anarchie sociale. C’est là le côté négatif. Mais si la variation dans le travail ne s’impose encore qu’à la façon d’une loi physique dont l’action, en se heurtant partout à des obstacles, les brise aveuglément, les catastrophes mêmes que fait naître la grande industrie imposent la nécessité de reconnaître le travail varié et, par conséquent, le plus grand développement possible des diverses aptitudes du travailleur comme une loi de la production moderne, et il faut à tout prix que les circonstances s’adaptent au fonctionnement normal de cette loi. C’est une question de vie ou de mort. Oui, la grande industrie oblige la société, sous peine de mort, à remplacer l’individu morcelé, porte-douleur d’une fonction productive de détail, par l’individu intégral qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail et ne donne, dans des fonctions alternées, qu’un libre essor à la diversité de ses capacités naturelles ou acquises [6].

En nous enseignant à transformer le mouvement moléculaire, que l’on peut produire plus ou moins partout, en mouvement de masse à des fins techniques, la grande industrie a, dans une mesure considérable, libéré la production industrielle des barrières locales. La force hydraulique était locale, la force de la vapeur est libre. Si la force hydraulique est nécessairement rurale, la force de la vapeur n’est en aucune façon nécessairement urbaine. C’est son application capitaliste qui la concentre d’une façon prépondérante dans les villes et transforme les villages de fabriques en villes de fabriques. Mais par là, elle mine en même temps les conditions de sa propre mise en oeuvre. La première exigence de la machine à vapeur et l’exigence capitale de presque toutes les branches d’exploitation de la grande industrie est une eau relativement pure. Or la ville de fabriques transforme toute eau en purin puant. Bien que la concentration urbaine soit une condition fondamentale de la production capitaliste, chaque capitaliste industriel pris à part tend donc toujours à quitter les grandes villes que cette concentration a de toute nécessité engendrées pour réaliser une exploitation rurale. On peut étudier ce processus dans le détail dans les régions d’industrie textile du Lancashire et du Yorkshire; la grande industrie capitaliste y engendre constamment de grandes villes nouvelles en fuyant continuellement de la ville à la campagne. Il en va de même dans les régions d’industrie métallurgique, où des causes partiellement différentes engendrent les mêmes effets.

De nouveau, seule la suppression du caractère capitaliste de l’industrie moderne est capable de supprimer ce nouveau cercle vicieux où elle tombe, cette contradiction à laquelle elle revient sans cesse. Seule une société qui engrène harmonieusement ses forces productives l’une dans l’autre selon les lignes grandioses d’un plan unique peut permettre à l’industrie de s’installer à travers tout le pays, avec cette dispersion qui est la plus convenable à son propre développement et au maintien ou au développement des autres éléments de la production.

La suppression de l’opposition de la ville et de la campagne n’est donc pas seulement possible. Elle est devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l’hygiène publique. Ce n’est que par la fusion de la ville et de la campagne que l’on peut éliminer l’intoxication actuelle de l’air, de l’eau et du sol; elle seule peut amener les masses qui aujourd’hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies.

L’industrie capitaliste s’est déjà rendue relativement indépendante des barrières locales que constituaient les lieux de production de ses matières premières. Dans sa grande masse, l’industrie textile travaille des matières premières importées. Les minerais de fer espagnols sont travaillés en Angleterre et en Allemagne, les minerais de cuivre d’Espagne et d’Amérique du Sud en Angleterre. Tout bassin charbonnier fournit de combustible une périphérie industrielle qui, d’année en année, croît bien au-delà des limites de ce bassin. Sur toute la côte d’Europe, les machines à vapeur sont actionnées avec du charbon anglais, parfois allemand et belge. La société libérée des barrières de la production capitaliste peut aller bien plus loin encore. En produisant une race de producteurs développés dans tous les sens, qui comprendront les bases scientifiques de l’ensemble de la production industrielle et dont chacun aura parcouru dans la pratique toute une série de branches de production d’un bout à l’autre, elle créera une nouvelle force productive compensant très largement le travail de transport des matières premières ou des combustibles tirés de grandes distances.

La suppression de la séparation de la ville et de la campagne n’est donc pas une utopie, même en tant qu’elle a pour condition la répartition la plus égale possible de la grande industrie à travers tout le pays. Certes, la civilisation nous a laissé, avec les grandes villes, un héritage qu’il faudra beaucoup de temps et de peine pour éliminer. Mais il faudra les éliminer et elles le seront, même si c’est un processus de longue durée. Quelles que soient les destinées réservées à l’Empire allemand de nation prussienne, Bismarck peut descendre au cercueil avec la fière conscience que son souhait le plus cher sera sûrement exaucé : le déclin des grandes villes [7].

Et maintenant, que l’on considère l’idée enfantine de M. Dühring d’après laquelle la société pourrait prendre possession de l’ensemble des moyens de production sans bouleverser de fond en comble l’ancien genre de production et surtout sans abolir l’ancienne division du travail, et tout serait réglé dès qu’il est seulement “ tenu compte des convenances naturelles et des facultés personnelles ”, – ce qui n’empêche pas, après comme avant, des masses entières d’existences d’être asservies à la production d’un seul article, des “ populations ” entières d’être réclamées par une seule branche de production et l’humanité de se diviser, après comme avant, en un certain nombre de “ variétés économiques ” diversement mutilées, de même qu’il existe maintenant des “ manœuvres ” et des “ architectes ”. Si la société doit devenir maîtresse des moyens de production dans l’ensemble, c’est pour que chaque individu reste esclave de son moyen de production et n’ait qu’à choisir quel sera ce moyen de production ! Et que l’on considère également comment M. Dühring tient la séparation de la ville et de la campagne pour “inévitable de par la nature de la chose ” et ne sait découvrir qu’un tout petit palliatif dans les branches, – spécifiquement prussiennes par leur réunion, – de la distillerie et de la fabrication du sucre de betterave; il fait dépendre la dispersion de l’industrie à travers le pays d’on ne sait quelles découvertes futures de l’obligation d’appuyer immédiatement l’exploitation sur l’extraction des matières premières, – matières premières qui, dès maintenant, sont consommées à une distance toujours plus grande de leur lieu d’origine ! – Et, en fin de compte, il cherche à couvrir ses arrières en assurant que les besoins sociaux imposeront finalement l’union de l’agriculture et de l’industrie, même contre les préoccupations économiques, comme s’il y avait là un sacrifice économique à faire !

Certes, pour voir que les éléments révolutionnaires qui élimineront la vieille division du travail ainsi que la séparation de la ville et de la campagne et bouleverseront l’ensemble de la production, sont déjà contenus en germe dans les conditions de production de la grande industrie moderne et que c’est le mode de production capitaliste d’aujourd’hui qui les entrave dans leur déploiement, il faut avoir un horizon un peu plus vaste que le ressort du droit coutumier prussien, le pays où le schnaps et le sucre de betterave sont les produits industriels décisifs et où l’on peut étudier les crises commerciales sur le marché du livre. Pour cela, il faut connaître la grande industrie réelle dans son histoire et dans sa réalité présente, surtout dans le seul pays qui est sa patrie et où elle a atteint son perfectionnement classique; et alors on ne songera pas non plus à édulcorer le socialisme scientifique moderne et à le ravaler au rang du socialisme spécifiquement prussien de M. Dühring.


[1] L’explication des crises par la sous-consommation vient de Sismondi et chez lui elle a encore un certain sens. C’est à lui que Rodbertus l’a empruntée et c’est dans Rodbertus que M. Dühring à son tour l’a copiée avec son habituelle manière de tout affadir. (F. E.)

[2] Le Capital, livre 1, tome II, pp. 49-50, E. S., 1969.

[3] Ibid., p. 104.

[4] Charles FOURIER, Le nouveau monde industriel et sociétaire…. chap. Il, V et VI, in Oeuvres complètes, tome 6, Paris, 1845.

[5] Le Capital, livre I, tome II, p. 103, E. S., 1969.

[6] Ibid., I, pp. 165-166.

[7] Dans un discours à la deuxième chambre du Landtag de Prusse, le 20 mars 1852, Bismarck avait exprimé la haine des junkers à l’égard des villes, foyers du mouvement révolutionnaire, en déclarant que ce n’est pas là que vivait le vrai peuple prussien. “ Si les grandes villes devaient à nouveau se soulever, celui-ci saura au contraire les contraindre à l’obéissance, même s’il devait les extirper de la surface du globe.”