La parole à un ouvrier de Fedex

Publié par Adrien Arce Farcy le

« Voilà, c’est bientôt la rentrée 2022 et les travailleurs resteront pourtant plongés jusqu’en juillet 2023 dans l’incertitude quant à la fin de la procédure Renault.

Malgré l’espérance syndicale de voir l’activité augmenter grâce aux hautes saisons de septembre (rentrée) et puis de décembre (fêtes de fin d’année) dans les commerces et l’e-commerce, et malgré les échos du déménagement du hub principal vers Paris ne sont pas excellents (« 20 ou 25 avions en plus par nuit, ça ne s’absorbe pas comme ça »), l’horizon reste incertain.  

Par contre, du côté de la direction : « D’un point de vue opérationnel, en Europe, Liège continue de jouer un rôle crucial en reliant certains grands marchés européens, plusieurs grands marchés intercontinentaux et en soutenant la croissance future, tandis que CDG est le hub universel, reliant l’Europe à tous les autres continents. Ce système de double hub permet d’absorber les volumes excédentaires de CDG à Liège. » tout en expliquant que dans l’entreprise « Nous sommes passés d’un fonctionnement 24/7 à un système dans lequel nous travaillons principalement la nuit et sommes fermés le week-end. ».

Lorsque les travailleurs entendent ces déclarations, ils comprennent d’autant moins pourquoi, sur la carte de l’Europe, le « Meilleur Aéroport Européen » (Liège) de l’année 2021 (selon la 8ème édition des Awards Payload Asia), ne figure pas sur les petits papiers du nouveau PDG de Fedex Raj Subramaniam.

Pendant ce temps-là, les travailleurs ressentent l’immense vide que laissent les 600 licenciements et comprennent ce que la diminution de la production occasionne dans les opérations de l’entreprise. Car ce ne sont pas les formations sur les nouveaux appareils ATR-600, les nouvelles tenues vestimentaires et les promesses d’une éventuelle augmentation de fret qui apaiseront les travailleurs dans cette situation d’incertitude générale sur le site de Liège.

Pour rappel Liège Airport a enregistré 3.125 mouvements d’avions (atterrissages ou décollages) en 2022 contre 6.503 un an plus tôt, et comptabilisé 104.937 tonnes de fret chez Fedex contre 170.502 en 2021. Soit 38 % de tonnage en moins pour 52 % de mouvements en moins.

Ce qui nous amène aux deux questions essentielles que les travailleurs se posent (ceux-ci s’inquiètent pour leurs avenirs) !

  1. Qu’est-ce que les travailleurs ont perdu ou gagné dans cette restructuration qui s’est traduite par de nombreux licenciements ?
  2. Est-ce qu’il y aura encore du travail à l’avenir ou des licenciements supplémentaires ?

Pour répondre à ses deux questions, nous partons du postulat que Fedex cherchera toujours à gagner de l’argent sur le dos et la force des travailleurs, même s’il faut licencier à nouveau, et ce malgré un bénéfice net de 4,89 Mds$ et un chiffre d’affaires de 84 Mds$ en 2021 dans le groupe. »

Première question : qu’est-ce que les travailleurs ont perdu ou gagné dans cette restructuration ?

Nous répondrons qu’individuellement certains travailleurs y ont gagné (d’autres y ont perdu leur emploi) et que collectivement tous les travailleurs y ont perdu. 

Certains ont gagné des primes, d’autres des augmentations de contrat et des intérimaires de longue durée ont enfin signé un CDI après trois années d’attente.

Cependant, ceci n’est que l’arbre qui cache la forêt ! Effectivement, nous y avons totalement perdu sur le plan du rapport des forces avec la direction, qui certes était déjà très faible avant la restructuration, et nous avons perdu beaucoup d’argent collectivement ! Car lorsque l’on regarde dans le tableau, on voit tout l’argent qu’il y avait possibilité d’aller chercher dans cette restructuration et l’argent que les travailleurs ont reçu (ou perdu).  

On comprend mieux pourquoi l’ancienne direction de la SRL Fedex s’est félicitée d’avoir conclu un « accord parfait ».

Tableau (estimations) :

(1) Les indemnités de départ comprises entre 283 et 544 millions d’euros que l’entreprise FEDEX prévoyait pour les 5.500 à 6.300 licenciements en Europe. Ce qui fait un ratio de licenciements entre 47.166 et 90.666 euros par travailleur. Cela donne, pour les 671 licenciements prévus sur Liège Airport, une estimation de 60,836.886 millions pour la tranche la plus haute.

(2) Chaque travailleur a reçu 20.000 euros bruts de prime (1018 travailleurs).

(3) 26 semaines de préavis pour chaque pensionné/e en brut (20.000 euros bruts).

(4) Les 157 licenciements dit « départ volontaire » + les 40 de la sécurité interne qui ont reçu en moyenne 100 milles euros bruts, tout en sachant que certains ont reçu moins que cela.

(5) Les absences de longues durées et les travailleurs qui sont partis avant la restructuration.

En conclusion :

  • l’entreprise a fait une économie de plus de 15 millions d’euros sur sa prévision la plus haute (60 millions – 42 millions de dépenses) ;
  • les travailleurs  (par la lutte et le rapport des forces, que les syndicats ont refusé de mettre en place) auraient pu aller chercher beaucoup plus d’argent que ce qu’ils n’ont obtenu.

Deuxième question : est-ce qu’il y aura encore du travail à l’avenir ou des licenciements supplémentaires ?

Pour trouver une réponse à cette question, nous allons devoir regarder ce qu’un travailleur produit dans l’entreprise Fedex-TNT comme richesses et puis comparer celles-ci au volume d’activités afin de déduire ce qui risquerait de se passer à l’avenir.

Les indicateurs économiques et de volume

Nous avons comme premier indicateur le chiffre d’affaires de l’entreprise. C’est un indicateur qui détermine les performances des ventes d’une entreprise. 

TNT express étant un centre de coûts, le niveau des activités est en fonction essentiellement de la refacturation au Groupe TNT des frais du centre de services, avec une marge bénéficiaire de l’ordre de 4 %

Nous avons comme deuxième indicateur un ratio de la Valeur Ajoutée Brute de l’entreprise. Cet indicateur représente la richesse nouvelle produite, qui pourra être répartie sous forme de revenus. C’est une notion différente du chiffre d’affaires (CA) qui représente la somme de l’ensemble des ventes des entreprises. La valeur ajoutée est obtenue en soustrayant du chiffre d’affaires les coûts intermédiaires, c’est-à-dire les matières premières et les services que l’entreprise a dû acheter pour la production. 

Nous voici au troisième indicateur. Cet indicateur détermine la Valeur Ajouté Brute par travailleur. Ce qui veut dire que cet indicateur définit ce que génère chaque année comme richesses un travailleur. Selon cet indicateur, sur l’année 2021, un travailleur a produit en moyenne 74.263 euros de richesse.

L’année 2021 a été une année record en ce qui concerne les performances des ventes, la richesse nouvelle produite et ce que génère comme richesses sur l’année chaque travailleur.
Malgré cela, par sa voracité et son immoralité, cette entreprise a décidé de mettre des travailleurs à la porte.

L’indicateur du nombre de pièces et du Tonnage

Maintenant que nous nous sommes penchés sur ces indicateurs de la création de richesses par les travailleurs, nous allons incorporer une variable supplémentaire pour trouver une réponse à notre question. Cette variable est relative à la quantité de pièces et au volume qu’achemine FEDEX sur le site.

En effet avant la restructuration, la SRL Fedex acheminait 100.000 pièces quotidiennement, ce qui équivaut à un flux de 450 tonnes. Pour rappel, l’annonce de la restructuration le 19 janvier 2021 devait faire en sorte qu’il ne reste que 30.000 pièces sur le site de Liège. Mais après cinq mois de discussions, phase 1 de loi Renaultoblige, les interlocuteurs sociaux ont conclu un accord  pour qu’il  reste  60.000 pièces sur le site de Liège, soit le double. 

Maintenant, remarquons qu’au troisième trimestre de l’année 2022, seules 40.000 pièces ont transité sur le site de Liège… Ce qui nous fait dire, que par rapport à l’accord social, il manque en ce moment 20.000 pièces ! Est-ce que FEDEX aurait menti aux syndicats ?

Peut-être les travailleurs devraient-ils écouter attentivement les propos du directeur de la SEGEFA*, « Guénaël Devillet avance ainsi : « L’impact du plan social annoncé par Fedex se fera sentir. Là, l’emploi et le tonnage continuent à augmenter. Mais on sait pertinemment qu’il y aura des conséquences dans les prochaines années. ». 
*Service d’Étude en Géographie Économique Fondamentale et Appliquée (SEGEFA) en ce qui concerne les « retombées économiques de Liège Airport » sur la base des chiffres de l’année 2020 de l’étude universitaire sur l’aéroport. 

Nous pouvons voir que le ratio tonnage par travailleur (95 tonnes par travailleur) est resté à l’identique par rapport à 2021. Ce qui veut dire que, si les travailleurs ont le sentiment de faire moins au niveau des charges, cela n’est pas dû à une baisse du tonnage mais à une autre façon de trier le fret (palette, bandes-transporteuses, transloading) qui nécessite moins de main-d’œuvre.

Par contre en ce qui concerne la richesse produite par travailleur équivalent temps plein, par rapport au tonnage, nous étions à 0,43 euros la tonne par travailleur en 2021 alors que nous devrions être à 0,70 euros la tonne en 2022 ; 45.122 de Valeur Ajoutée Brute en 2021 et 74.263 en 2022.

Ce qui signifie que l’entreprise essayera toujours d’extraire jusqu’à la moelle osseuse chaque goute de sueur qu’un travailleur produit grâce à sa force de travail afin de faire du profit. À savoir qu’ici, FedEx-TNT essaiera d’atteindre le même niveau de valeur ajoutée qu’avant la restructuration, soit 74.263 euros de VAB !
Pour ce faire, il n’y a pas trente-six solutions ! Soit l’entreprise augmente la production afin que les travailleurs produisent plus, soit l’entreprise procède à des licenciements afin d’accroître la production par travailleur !  Ce qui est sûr et certains, c’est que l’avenir tranchera. Mais si les travailleurs se laissent faire et ne poussent pas leurs représentants à être plus revendicatifs et plus combatifs, cet avenir s’apparentera à un long fleuve tranquille pour les forces capitalistes !

La suite des événements nous dira quel choix la direction fera concrètement. »

(1) Chiffre obtenu en se basant sur le même ratio que 2021.

Signé, « l’ouvrier indigné »