Le 25 février 1848, octroya la République à la France, le 25 juin lui imposa la révolution. Et après Juin révolution voulait dire : subversion de la société bourgeoise, alors que, avant Février, cela avait signifié : subversion de la forme de l’État.

Le combat de Juin avait été dirigé par la fraction républicaine de la bourgeoisie, avec la victoire lui revint nécessairement le pouvoir de l’État. L’état de siège mettait sans résistance Paris à ses pieds, et dans les provinces régnait un état de siège moral, l’arrogance de la victoire pleine de brutalité menaçante chez les bourgeois et l’amour fanatique de la propriété déchaîné chez les paysans. Donc aucun danger d’en bas !

En même temps que le pouvoir révolutionnaire des ouvriers, s’écroula l’influence politique des républicains démocrates, c’est-à-dire des républicains au sens petit-bourgeois, représentés dans la Commission exécutive par Ledru-Rollin, dans l’Assemblée nationale constituante par le parti de la Montagne [1], dans la presse par La Réforme.

De concert avec les républicains bourgeois, ils avaient, le 16 avril, conspiré contre le prolétariat, dans les journées de Juin, ils avaient combattu ensemble. Ce faisant, ils détruisaient eux-mêmes l’arrière-plan sur lequel leur parti se dessinait comme une puissance, car la petite bourgeoisie ne peut garder une position révolutionnaire face à la bourgeoisie que quand le prolétariat est derrière elle. Ils furent remerciés. Le semblant d’alliance, conclue avec eux à contre cœur de façon dissimulée, pendant l’époque du Gouvernement provisoire et de la Commission exécutive fut rompue publiquement par les républicains bourgeois.

Dédaignés et repoussés en tant qu’alliés, ils descendirent au rang inférieur de satellites des républicains tricolores auxquels ils ne pouvaient arracher aucune concession, mais dont ils étaient obligés de soutenir la domination toutes les fois que celles-ci, et avec elle la République, semblait mise en question par les fractions antirépublicaines de la bourgeoisie. Ces fractions, enfin, les orléanistes et les légitimistes, se trouvèrent, dès le début, en minorité dans l’Assemblée nationale constituante. Avant les journées de Juin, elles n’osaient réagir elles-mêmes que sous le masque du républicanisme bourgeois. La victoire de Juin fit pour un instant saluer par toute la France bourgeoise Cavaignac comme son sauveur, et lorsque, peu de temps après les journées de Juin, le parti antirépublicain reprit son indépendance, la dictature militaire et l’état de siège à Paris ne lui permirent de sortir ses cornes que très timidement et avec beaucoup de prudence [2].

Depuis 1830, la fraction des républicains bourgeois s’était groupée dans la personne de ses écrivains, de ses porte-parole, de ses « capacités », de ses ambitions, de ses députés, généraux, banquiers et avocats autour d’un journal parisien, le National. Celui-ci avait des éditions en province. La coterie du National, c’était la dynastie de la République tricolore. Elle s’empara aussitôt de toutes les dignités publiques, des ministères, de la préfecture de police, de la direction des postes, des places de préfets, des grades les plus élevés devenus vacants dans l’armée. A la tête du pouvoir exécutif se trouvait son général, Cavaignac. Son rédacteur en chef, Marrast, devint le président permanent de l’Assemblée nationale constituante. En même temps, dans ses salons, comme maître de cérémonie, il faisait les honneurs de la République honnête.

Même des écrivains français révolutionnaires ont, par une sorte de pudeur à l’égard de la tradition républicaine, accrédité l’erreur que les royalistes avaient dominé dans l’Assemblée nationale constituante. Depuis les journées de Juin, l’Assemblée constituante resta au contraire la représentation exclusive du républicanisme bourgeois, et ce côté s’affirma de plus en plus résolument au fur et à mesure que s’effondrait l’influence des républicains tricolores en dehors de l’Assemblée. S’agissait-il de défendre la forme de la République bourgeoise, ils disposaient des voix des républicains démocrates, s’agissait-il de son contenu, leur façon de parler même ne les distinguait plus des fractions bourgeoises royalistes, car ce sont précisément les intérêts de la bourgeoisie, les conditions matérielles de sa domination et de son exploitation de classe qui forment le contenu de la République bourgeoise.

Ce n’était donc pas le royalisme, c’était le républicanisme bourgeois qui se réalisait dans la vie et dans les actes de cette Assemblée constituante qui finit, non pas par mourir ni par être tuée, mais par tomber en pourriture.

Pendant toute la durée de sa domination, alors qu’elle jouait sur le devant de la scène la pièce principale pleine de faste (Haupt-und Staats-aktion), on représentait à l’arrière-plan un holocauste ininterrompu – les condamnations continuelles, selon la loi martiale, des insurgés de Juin faits prisonniers ou leur déportation sans jugement. L’Assemblée constituante eut le tact d’avouer que dans les insurgés de Juin, ce n’étaient pas des criminels qu’elle jugeait, mais des ennemis qu’elle écrasait.

Le premier acte de l’Assemblée nationale constituante fut la constitution d’une commission d’enquête sur les événements de juin et du 15 mai et sur la participation des chefs des Partis socialiste et démocrate à ces journées. L’enquête était directement dirigée contre Louis Blanc, Ledru-Rollin et Caussidière. Les républicains bourgeois brûlaient d’impatience de se débarrasser de ces rivaux. Ils ne pouvaient confier l’exécution de leurs rancunes à plus qualifié que M. Odilon Barrot, l’ancien chef de l’opposition dynastique, le libéralisme fait homme, la « nullité grave », la platitude foncière qui, n’avait pas seulement une dynastie à venger, mais à exiger même des comptes des révolutionnaires pour une présidence de ministère qu’ils lui avaient fait avorter, garantie certaine de son implacabilité. C’est ce Barrot donc qui fut nommé président de la commission d’enquête, et il construisit de toutes pièces contre la révolution de Février un procès complet qui se résume ainsi : 17 mars, manifestation; 16 avril, complot; 15 mai, attentat; 23 juin, guerre civile ! Pourquoi n’étendit-il pas ses recherches savantes et criminalistes jusqu’au 24 février ? Le Journal des débats [3] répondit : le 24 février, c’est la fondation de Rome. L’origine des États se perd dans un mythe auquel on doit croire et qu’on ne doit pas discuter. Louis Blanc et Caussidière furent livrés aux tribunaux. L’Assemblée nationale acheva l’œuvre de sa propre épuration qu’elle avait commencée le 15 mai.

Le projet d’imposition du capital conçu par le Gouvernement provisoire et repris par Goudchaux – sous la forme d’un impôt hypothécaire – fut rejeté par l’Assemblée constituante; la loi qui limitait à dix heures le temps de travail fut abrogée, la prison pour dettes rétablie; la majeure partie de la population française, celle qui ne savait ni lire, ni écrire, écartée de l’admission au jury. Pourquoi pas aussi du droit de vote ? Le cautionnement des journaux fut rétabli, le droit d’association restreint.

Mais dans sa hâte à restituer aux anciens rapports bourgeois leurs anciennes garanties et à faire disparaître toutes les traces laissées par les flots révolutionnaires, les républicains bourgeois se heurtèrent à une résistance dont la menace constituait un danger inattendu.

Dans les journées de Juin, personne n’avait lutté plus fanatiquement pour la sauvegarde de la propriété et le rétablissement du crédit que les petits bourgeois parisiens, cafetiers, restaurateurs, marchands de vin, petits commerçants, boutiquiers, artisans, etc. Rassemblant toutes ses forces, la boutique avait marché contre la barricade pour rétablir la circulation qui mène de la rue à la boutique. Mais derrière la barricade, il y avait les clients et les débiteurs, devant elle les créanciers de la boutique. Et quand les barricades furent renversées et les ouvriers écrasés, quand les gardiens des magasins, dans l’ivresse de la victoire, se précipitèrent à nouveau vers leurs boutiques, ils en trouvèrent l’entrée barricadée par un sauveur de la propriété, un agent officiel du crédit qui leur présentait ses lettres comminatoires : traite échue, terme échu, billet échu, boutique déchue, boutiquier déchu !

Sauvegarde de la propriété ! Mais la maison qu’ils habitaient n’était pas leur propriété, le magasin qu’ils gardaient n’était pas leur propriété, les marchandises qu’ils vendaient n’étaient pas leur propriété. Ni leur commerce, ni l’assiette dans laquelle ils mangeaient, ni le lit où ils dormaient ne leur appartenaient encore. C’était justement face à eux qu’il s’agissait de sauver cette propriété au profit du propriétaire qui avait loué la maison, du banquier qui avait escompté la traite, du capitaliste qui avait fait les avances au comptant, du fabricant qui avait confié à ces boutiquiers les marchandises pour les vendre, du gros commerçant qui avait fait à ces artisans crédit des matières premières. Rétablissement du crédit ! Mais, une fois consolidé, le crédit s’affirma un dieu actif et plein de zèle, précisément en jetant hors de ses quatre murs le débiteur insolvable avec sa femme et ses enfants, en livrant son prétendu avoir au capital et en le jetant lui-même dans la prison pour dettes qui s’était dressée à nouveau menaçante sur les cadavres des insurgés de Juin.

Les petits bourgeois reconnurent avec effroi qu’ils s’étaient livrés sans résistance aux mains de leurs créanciers en battant les ouvriers. Leur banqueroute, qui se traînait chroniquement depuis Février et en apparence ignorée, fut déclarée publique après Juin.

On ne leur avait laissé tranquille leur propriété nominale que le temps de les jeter sur le champ de bataille au nom de la propriété. Maintenant qu’on avait réglé la grande affaire avec le prolétariat, on pouvait régler également à son tour le petit compte avec l’épicier. A Paris, la masse des valeurs en souffrance montait à plus de 21 millions de francs; dans les provinces, à plus de 11 millions. Les propriétaires de plus de 7 000 maisons d’affaires parisiennes n’avaient pas payé leur loyer depuis Février.

Si l’Assemblée nationale avait fait une enquête sur la dette politique en remontant jusqu’à Février, les petits bourgeois demandaient maintenant de leur côté une enquête sur les dettes civiles jusqu’au 24 février. Ils se rassemblèrent en masse dans le hall de la Bourse et pour chaque commerçant pouvant prouver qu’il n’avait fait faillite que par suite de l’arrêt des affaires provoqué par la révolution et que son commerce marchait bien le 24 février, ils demandèrent avec des menaces une prorogation de ses échéances par un jugement du tribunal de commerce et l’obligation pour le créancier de liquider sa créance à raison d’un pourcentage modéré. Cette question vint en discussion à l’Assemblée nationale comme proposition de loi et sous la forme de concordats à l’amiable. L’Assemblée hésitait, mais voilà qu’elle apprit soudain que, dans le même moment, à la porte Saint-Denis, des milliers de femmes et d’enfants des insurgés préparaient une pétition en faveur de l’amnistie.

En face du spectre ressuscité de Juin, les petits bourgeois tremblèrent et l’Assemblée retrouva son implacabilité. Les concordats à l’amiable entre le créancier et le débiteur furent rejetés dans leurs points essentiels.

Alors, que, au sein de l’Assemblée nationale depuis longtemps, les représentants démocratiques des petits bourgeois étaient repoussés par les représentants républicains de la bourgeoisie, cette rupture parlementaire prit son sens économique réel bourgeois par le fait que les petits bourgeois débiteurs furent livrés aux bourgeois créanciers. Une grande partie des premiers furent complètement ruinés, quant au reste, ils ne furent autorisés à continuer leur commerce qu’à des conditions qui en faisaient des serfs à la merci du capital. Le 22 août 1848, l’Assemblée nationale rejetait les concordats à l’amiable, le 19 septembre 1848, en plein état de siège, le prince Louis Bonaparte, et le détenu de Vincennes, le communiste Raspail, étaient élus représentants de Paris. Quant à la bourgeoisie, elle élit le changeur juif et orléaniste Fould. Ainsi, de tous côtés à la fois, il y avait déclaration de guerre publique à l’Assemblée nationale constituante, au républicanisme bourgeois, à Cavaignac.

Il n’est pas besoin d’expliquer longuement que la banqueroute en masse des petits bourgeois parisiens eut des répercussions qui s’étendirent bien au delà du cercle de ceux qui en furent frappés directement, et qu’elle dut nécessairement ébranler à nouveau le trafic bourgeois, en même temps que le déficit public se creusait encore une fois à la suite des frais occasionnes par l’insurrection de Juin et du fait que les recettes de I’État baissaient constamment par suite de la production arrêtée, de la consommation réduite et de l’importation restreinte. Cavaignac et l’Assemblée nationale ne pouvaient recourir à d’autre moyen qu’à un nouvel emprunt qui les mettait encore plus profondément sous le joug de l’aristocratie financière.

Si les petits bourgeois avaient récolté comme fruits de la victoire de Juin la banqueroute, et la liquidation judiciaire, par contre, les janissaires de Cavaignac, les gardes mobiles, trouvèrent leur récompense dans les doux bras des lorettes, et les « jeunes sauveurs de la société » reçurent des hommages de toute sorte dans les salons de Marrast, gentilhomme des tricolores qui jouait tout à la fois à l’amphitryon et au troubadour de la République honnête. Cependant, ces préférences de la société pour les gardes mobiles et leur solde incomparablement plus élevée, exaspéraient l’arméeen même temps que s’épanouissaient toutes les illusions nationales au moyen desquelles le républicanisme bourgeois par son journal Le National avait su capter sous Louis-Philippe une partie de l’armée et de la classe paysanne. Le rôle de médiateur que jouèrent Cavaignac et l’Assemblée nationale dans l’Italie du Nord pour livrer celle-ci à l’Autriche d’accord avec l’Angleterre, – cette seule journée de pouvoir anéantit dix-huit années d’opposition, du National. Pas de gouvernement moins national que celui du National, pas de gouvernement qui dépendit davantage de l’Angleterre, alors que sous Louis-Philippe il vivait de la paraphrase journalière de la devise de Caton : Carthaginem esse delendam [4] : pas de plus servile à l’égard de la Sainte-Alliance alors que par un Guizot il avait demandé qu’on déchirât les traités de Vienne [5]. L’ironie de l’histoire fit de Bastide, l’ex-rédacteur de la politique étrangère du National, le ministre des Affaires étrangères de la France, afin qu’il démente chacun de ses articles par chacune de ses dépêches.

Un instant, l’armée et la classe paysanne avaient cru que la dictature militaire mettait en même temps à l’ordre du jour de la France la guerre avec l’étranger et la « gloire ». Mais Cavaignac, ce n’était pas la dictature du sabre sur la société bourgeoise, c’était la dictature de la bourgeoisie par le sabre. Et du soldat il ne lui fallait encore pour l’instant que le gendarme. Cavaignac cachait sous les traits sévères de la résignation antirépublicaine la plate servilité aux conditions humiliantes de sa fonction bourgeoise. L’argent n’a pas de maître ! Comme, en général, l’Assemblée constituante, il idéalisait cette ancienne devise du tiers état en la transposant dans le langage politique : la bourgeoisie n’a pas de roi, la vraie forme de sa domination est la République.

Élaborer cette forme, faire une Constitution républicaine, voilà en quoi consista le « grand œuvre organique » de l’Assemblée nationale constituante. Débaptiser le calendrier chrétien pour en faire un calendrier républicain, remplacer saint Bartholomé par saint Robespierre ne change pas plus le temps ou le vent que cette Constitution ne modifiait ou ne devait modifier la société bourgeoise. Quand elle alla au delà d’un changement de costume, ce fut pour prendre acte de faits existants. C’est ainsi qu’elle enregistra solennellement le fait de la République, le fait du suffrage universel, le fait d’une seule assemblée nationale souveraine à la place des deux Chambres constitutionnelles à pouvoirs limités. C’est ainsi qu’elle enregistra et régularisa le fait de la dictature de Cavaignac en remplaçant la royauté héréditaire établie, irresponsable, par une royauté élective, ambulante, responsable, par une présidence de quatre années. C’est ainsi qu’elle alla jusqu’à ériger en loi constitutionnelle le fait des pouvoirs extraordinaires, dont l’Assemblée nationale avait par précaution prémuni son président, après les horreurs du 15 mai et du 25 juin, dans l’intérêt de sa propre sécurité. Le reste de la Constitution fut affaire de terminologie. On arracha aux rouages de l’ancienne monarchie les étiquettes royalistes et on y colla des étiquettes républicaines. Marrast, l’ancien rédacteur en chef du National, devenu désormais rédacteur en chef de la Constitution, s’acquitta, non sans talent, de cette tâche académique.

L’Assemblée constituante ressemblait à ce fonctionnaire chilien qui voulait consolider les rapports de la propriété foncière par la régularisation du cadastre au moment même où le tonnerre souterrain avait déjà annoncé l’éruption volcanique qui devait projeter au loin le sol même sous ses pieds. Tandis qu’en théorie, elle délimitait au compas les formes dans lesquelles s’exprimait républicainement la domination de la bourgeoisie, elle ne se maintenait en réalité que par l’abolition de toutes les formules, par la force sans phrase, par l’état de siège. Deux jours avant de commencer son œuvre constitutionnelle, elle proclama sa prolongation. Auparavant, on faisait et adoptait des Constitutions dès que le processus du bouleversement social était parvenu à un point de repos, dès que les rapports nouvellement formés entre les classes s’étaient affermis, dès que les fractions rivales de la classe au pouvoir avaient recours à un compromis qui leur permettait de continuer la lutte entre elles en même temps que d’en exclure la masse du peuple épuisée. Cette Constitution, par contre, ne sanctionnait aucune révolution sociale. Elle sanctionnait la victoire momentanée de l’ancienne société sur la révolution.

Dans le premier projet de Constitution, rédigé avant les journées de Juin, se trouvaient encore le « droit au travail » première formule maladroite où se résument les exigences révolutionnaires du prolétariat. On le transforma en droit à l’assistance, or, quel est l’État moderne qui ne nourrit pas d’une façon ou de l’autre ses indigents ! Le droit au travail est au sens bourgeois un contresens, un désir vain, pitoyable, mais derrière le droit au travail, il y a le pouvoir sur le capital, derrière le pouvoir sur le capital l’appropriation des moyens de production, leur subordination à la classe ouvrière associée, c’est-à-dire la suppression du salariat, du capital et de leurs rapports réciproques. Derrière le « droit au travail », il y avait l’insurrection de Juin. Cette Assemblée constituante qui, en fait, mettait le prolétariat révolutionnaire hors la loi , force lui était de rejeter par principe une formule de la Constitution, la loi des lois, de jeter son anathème sur le « droit au travail ».

Elle n’en demeura pas là. De même que Platon bannissait de sa République les poètes [6], elle bannit pour l’éternité de la sienne l’impôt progressif. Or, l’impôt progressif n’est pas seulement une mesure bourgeoise réalisable au sein des rapports de production existants à une échelle plus ou moins grande; c’était encore l’unique moyen d’attacher les couches moyennes de la société bourgeoise à la République « honnête », de réduire la dette publique et de mettre en échec la majorité antirépublicaine de la bourgeoisie.

A l’occasion des concordats à l’amiable, les républicains tricolores avaient réellement sacrifié la petite bourgeoisie à la grande. Ils élevèrent ce fait isolé à la hauteur d’un principe par l’interdiction légale de l’impôt progressif. Ils mettaient sur le même plan la réforme bourgeoise et la révolution prolétarienne. Mais quelle classe restait-il alors comme point d’appui pour cette République ? La grande bourgeoisie. Or, sa masse était antirépublicaine. Si elle exploitait les républicains du National pour consolider les anciennes conditions de vie économique, elle pensait d’autre part exploiter les conditions sociales raffermies pour restaurer les formes politiques adéquates. Dès le début d’octobre, Cavaignac se vit contraint de faire de Dufaure et de Vivien, anciens ministres de Louis-Philippe, des ministres de la République, malgré les rancunes et le tapage des puritains sans cervelle de son propre parti.

Pendant que la Constitution tricolore rejetait tout compromis avec la petite bourgeoisie et ne savait attacher aucun nouvel élément de la société à la nouvelle forme de l’État, elle se hâtait par contre de rendre son inviolabilité traditionnelle à un corps où l’ancien État trouvait ses défenseurs les plus acharnés et les plus fanatiques. Elle éleva l’inamovibilité des juges mise en question par le Gouvernement provisoire à la hauteur d’une loi constitutionnelle. Le roi qu’elle avait détrôné ressuscita par centaines dans ces inquisiteurs inamovibles de la légalité.

La presse française a souvent discuté sur les contradictions de la Constitution de M. Marrast, par exemple sur la simultanéité de deux souverains, l’Assemblée nationale et le président, etc., etc.

Or, la vaste contradiction de cette Constitution consiste en ceci : les classes dont elle doit perpétuer l’esclavage social, prolétariat, paysans, petits bourgeois sont mis par elle en possession du pouvoir politique par le moyen du suffrage universel. Et à la classe dont elle sanctionne l’ancienne puissance sociale, à la bourgeoisie, elle enlève les garanties politiques de cette puissance. Elle enserre sa domination politique dans des conditions démocratiques qui aident à chaque instant les classes ennemies à remporter la victoire et qui mettent en question les fondements mêmes de la société bourgeoise. Des unes, elle demande qu’elles ne poursuivent pas leur émancipation politique jusqu’à l’émancipation sociale; des autres, qu’elles ne reviennent pas de la restauration sociale à la restauration politique.

Ces contradictions importaient peu aux républicains bourgeois. Au fur et à mesure qu’ils cessaient d’être indispensables, et ils ne furent indispensables que comme champions de l’ancienne société contre le prolétariat révolutionnaire, quelques semaines déjà après leur victoire, ils tombaient du rang de parti à celui de coterie. Quant à la Constitution, ils la traitaient comme une grande intrigue. Ce qu’il fallait constituer en elle, c’était avant tout la domination de la coterie. Dans le président, on voulait prolonger les pouvoirs de Cavaignac, dans l’Assemblée législative, ceux de la Constituante. Ils espéraient réduire le pouvoir politique des masses populaires à une apparence de pouvoir et ils pensaient pouvoir suffisamment jouer avec cette apparence de pouvoir lui-même pour suspendre continuellement au-dessus de la majorité de la bourgeoisie le dilemme des journées de Juin : ou le règne du National ou le règne de l’anarchie.

L’œuvre constitutionnelle commencée le 4 septembre fut terminée le 23 octobre. Le 2 septembre, la Constituante avait décidé de ne pas se dissoudre avant d’avoir promulgué les lois organiques complétant la Constitution. Néanmoins, elle se décida à mettre au monde sa propre création, le président, dès le 10 décembre, bien avant d’avoir achevé le cercle de sa propre activité, tant elle était sûre de saluer dans l’homonculus de la Constitution le fils de sa mère. Par précaution, on disposa que si aucun des candidats n’obtenait deux millions de voix, l’élection passerait de la nation à la Constituante.

Précautions inutiles ! Le premier jour de la réalisation de la Constitution fut le dernier jour de la domination de la Constituante. Dans l’abîme de l’urne électorale il y avait sa sentence de mort. Elle cherchait le «fils de sa mère », elle trouva le « neveu de son oncle ». Saül Cavaignac abattit un million de voix, mais David Napoléon en abattit six [7]. Saül Cavaignac était six fois battu.

Le 10 décembre 1848 fut le jour de l’insurrection des paysans. C’est de ce jour seulement que data le Février des paysans français. Le symbole qui exprimait leur entrée dans le mouvement révolutionnaire, maladroit et rusé, gredin et naïf, lourdaud et sublime, superstition calculée, burlesque pathétique, anachronisme génial et stupide, espièglerie de l’histoire mondiale, hiéroglyphe indéchiffrable pour la raison des gens civilisés – ce symbole marquait sans qu’on puisse s’y méprendre la physionomie de la classe qui représente la barbarie au sein de la civilisation. La République s’était annoncée auprès d’elle par l’huissier; elle s’annonça auprès de la République par l’empereur. Napoléon était le seul homme représentant jusqu’au bout les intérêts et l’imagination de la nouvelle classe paysanne que 1789 avait créée. En écrivant son nom sur le frontispice de la République, elle déclarait la guerre à l’étranger et revendiquait ses intérêts de classe à l’intérieur. Napoléon, ce n’était pas un homme pour les paysans, mais un programme. C’est avec des drapeaux et aux sons de la musique qu’ils allèrent aux urnes, au cris de : Plus d’impôts, à bas les riches, à bas la République, vive l’empereur ! Derrière l’empereur se cachait la jacquerie. La République qu’ils abattaient de leurs votes, c’était la République des riches.

Le 10 décembre fut le coup d’État des paysans qui renversait le gouvernement existant. Et à partir de ce jour où ils eurent enlevé et donné un gouvernement à la France, leurs yeux furent obstinément fixés sur Paris. Un moment héros actifs du drame révolutionnaire, ils ne pouvaient plus être relégués au rôle passif et servile du chœur.

Les autres classes contribuèrent à parfaire la victoire électorale des paysans. L’élection de Napoléon, c’était pour le prolétariat la destitution de Cavaignac, le renversement de la Constituante, le renvoi des républicains bourgeois, l’annulation de la victoire de Juin. Pour la petite bourgeoisie, Napoléon était la suprématie du débiteur sur le créancier. Pour la majorité de la grande bourgeoisie, l’élection de Napoléon, c’était la rupture ouverte avec la fraction dont il lui avait fallu se servir un instant contre la révolution, mais qui lui était devenue insupportable dès qu’elle chercha à faire de sa position d’un moment une position constitutionnelle. Napoléon à la place de Cavaignac, c’était pour elle la monarchie à la place de la République, le début de la restauration royaliste, les d’Orléans auxquels on faisait des allusions timides, le lis caché sous la violette [8]. L’armée enfin vota pour Napoléon contre la garde mobile, contre l’idylle de la paix, pour la guerre.

C’est ainsi qu’il arriva, comme le disait la Neue Rheinische Zeitung, que l’homme le plus simple de France acquit l’importance la plus complexe. Précisément, parce qu’il n’était rien, il pouvait tout signifier, sauf lui-même. Cependant, aussi différent que pouvait être le sens du nom de Napoléon dans la bouche des différentes classes, chacune d’elles écrivit avec ce nom sur son bulletin : A bas le parti du National, à bas Cavaignac, à bas la Constituante, à bas la République bourgeoise. Le ministre Dufaure le déclara publiquement à l’Assemblée constituante : le 10 décembre est un second 24 février.

Petite bourgeoisie et prolétariat avaient voté en bloc pour Napoléon, afin de voter contre Cavaignac et d’arracher à la Constituante par l’union de leurs suffrages la décision finale. Cependant, la partie la plus avancée de ces deux classes présenta ses propres candidats. Napoléon était le nom collectif de tous les partis coalisés contre la République bourgeoise. Ledru-Rollin et Raspail étaient les noms propres, celui-là de la petite bourgeoisie démocratique, celui-ci du prolétariat révolutionnaire. Les voix pour Raspail – les prolétaires et leurs porte-parole socialistes le déclarèrent bien haut – devaient être une simple démonstration, autant de protestations contre toute présidence, c’est-à-dire contre la Constitution elle-même, autant de voix contre Ledru-Rollin, le premier acte par lequel le prolétariat se détachait, en tant que parti politique indépendant, du Parti démocratique. Ce parti, par contre, – la petite bourgeoisie démocratique et sa représentation parlementaire la Montagne – traitait la candidature de Ledru-Rollin avec tout le sérieux toute la solennité qu’il avait coutume d’employer à se duper lui-même. Ce fut, d’ailleurs, sa dernière tentative de se poser face au prolétariat en tant que parti indépendant. Non seulement le parti bourgeois républicain, mais la petite bourgeoisie démocratique aussi et sa Montagne étaient battus le 10 décembre.

La France possédait maintenant à côté d’une Montagne un Napoléon, preuve que tous deux n’étaient que les caricatures sans vie des grandes réalités dont ils portaient le nom. Louis Napoléon, avec le chapeau de l’Empereur et l’aigle, ne parodia pas plus misérablement l’ancien Napoléon que la Montagne, avec ses phrases empruntées à 1793 et ses poses démagogiques, ne parodiait l’ancienne Montagne. Ainsi, la superstition traditionnelle en 1793 fut détruite en même temps que la superstition traditionnelle en Napoléon. La révolution n’était parvenue à elle-même qu’après avoir acquis son nom propre et originel et cela, elle ne pouvait le faire, qu’après que fut apparue, impérieuse, à son premier plan, la classe révolutionnaire moderne, le prolétariat industriel. On peut dire que le 10 décembre déconcertait déjà la Montagne et lui faisait douter de sa propre raison, parce qu’il rompait en riant l’analogie classique avec l’ancienne révolution par une mauvaise farce paysanne.

Le 20 décembre, Cavaignac résigna ses fonctions et l’Assemblée constituante proclama Louis Napoléon président de la République. Le 19 décembre, le dernier jour de sa toute-puissance, elle rejeta la proposition d’amnistie en faveur des insurgés de Juin. Désavouer le décret du 27 juin par lequel elle avait condamné à la déportation 15 000 insurgés en éludant toute sentence judiciaire, n’était-ce pas désavouer la bataille de Juin elle-même ?

Odilon Barrot, le dernier ministre de Louis-Philippe, fut le premier ministre de Louis Napoléon. De même que Louis Napoléon ne data pas le jour de son pouvoir du 10 décembre mais d’un sénatus-consulte de 1806il trouva un président du Conseil qui ne datait pas son ministère du 20 décembre, mais d’un décret royal du 24 février [9]. Comme héritier légitime de Louis-Philippe, Louis Napoléon atténua le changement de gouvernement en conservant l’ancien ministère qui, du reste, n’avait pas eu le temps de s’user n’ayant pas trouvé le temps de venir au monde.

Les chefs des fractions bourgeoises royalistes lui conseillèrent ce choix. La tête de l’ancienne opposition dynastique qui avait fait inconsciemment la transition vers les républicains du National, était encore plus qualifiée pour former en pleine conscience la transition de la République bourgeoise à la monarchie.

Odilon Barrot était le chef du seul ancien parti de l’opposition qui, dans sa lutte toujours vaine pour un portefeuille ministériel, ne s’était pas encore usé. Dans une succession rapide, la révolution projetait tous les anciens partis d’opposition aux sommets de l’État, afin qu’ils fussent obligés de renier et de désavouer non seulement en fait, mais en phrase même, leurs anciennes phrases et que, réunis tous ensemble en une mixture répugnante, ils fussent finalement jetés à la voirie de l’histoire. Et aucune apostasie ne fut épargnée à ce Barrot, à cette incorporation du libéralisme bourgeois qui, dix-huit années durant, avait caché le vide misérable de son esprit sous des attitudes de gravité simulée. Si, à certains moments, le contraste par trop criant entre les chardons du président et les lauriers du passé l’effrayait lui-même, un coup d’œil dans son miroir lui redonnait la contenance ministérielle et l’admiration bien humaine de sa propre personne. Ce qui se reflétait dans le miroir, c’était Guizot qu’il avait toujours envié et qui l’avait toujours dominé, Guizot lui-même, mais Guizot avec le front olympien d’Odilon. Ce qu’il ne voyait pas, c’étaient les oreilles de Midas [10].

Le Barrot du 24 février ne se révéla que dans le Barrot du 20 décembre. Lui, l’orléaniste et le voltairien, il s’adjoignit comme ministre du Culte – le légitimiste et le jésuite Falloux.

Quelques jours plus tard, le ministère de l’Intérieur fut confié à Léon Faucher, malthusien. Le droit, la religion, l’économie politique ! Le ministère Barrot contenait tout cela et était en outre une fusion des légitimistes et des orléanistes. Il n’y manquait que le bonapartiste. Bonaparte dissimulait encore son envie d’être Napoléon, car Soulouque [11] ne jouait pas encore les Toussaint Louverture [12].

Aussitôt, on fit déguerpir le parti du National de tous les postes élevés où il s’était incrusté : préfecture de police, direction des postes, parquet général, mairie de Paris, tout cela fut occupé par d’anciennes créatures de la monarchie. Changarnier, le légitimiste, reçut le commandement supérieur unifié de la garde nationale du département de la Seine, de la garde mobile et des troupes de ligne de la première division. Bugeaud, l’orléaniste, fut nommé commandant en chef de l’armée des Alpes. Ces mutations de fonctionnaires se poursuivirent de façon ininterrompue sous le gouvernement de Barrot. Le premier acte de son ministère fut la restauration de l’ancienne administration royaliste. En un clin d’œil, se transforma la scène officielle – coulisses, costumes, langage, acteurs, figurants, comparses, souffleurs, position des Partis, motifs du drame, contenu du conflit, situation tout entière. Seule, l’Assemblée constituante préhistorique était encore à sa place. Mais à partir de l’heure où l’Assemblée nationale eut installé Bonaparte, où Bonaparte eut installé Barrot, où Barrot eut installé Changarnier, la France sortait de la période de la constitution de la République pour entrer dans la période de la République constituée. Et dans la République constituée, qu’avait à faire une Assemblée constituante ? La terre une fois créée, il ne resta rien d’autre à faire à son créateur qu’à se réfugier dans le ciel. L’Assemblée constituante était résolue à ne pas suivre son exemple, l’Assemblée nationale était le dernier asile du parti des républicains bourgeois. Si tous les leviers du pouvoir exécutif lui étaient enlevés, ne lui restait-il pas la toute-puissance constituante ? Se maintenir à tout prix dans le poste souverain qu’elle occupait et reconquérir de là le terrain perdu, telle fut sa première pensée. Une fois le ministère Barrot évincé par un ministère du National, le personnel royal était obligé de quitter immédiatement les palais de l’administration et le personnel tricolore y rentrait triomphalement. L’Assemblée nationale décida le renversement du ministère, et le ministère fournit lui-même une occasion de l’attaquer telle que la Constituante ne pouvait pas en imaginer de plus opportune. On se souvient que pour les paysans Bonaparte signifiait : plus d’impôts ! Il était installé depuis six jours au fauteuil présidentiel quand, le septième jour, le 27 décembre, son ministère proposa le maintien de l’impôt sur le sel, dont le Gouvernement provisoire avait décrété la suppression. L’impôt sur le sel partage avec l’impôt sur les boissons le privilège d’être le bouc émissaire de l’ancien système financier français, surtout aux yeux de la population de la campagne. A l’élu des paysans, le ministère Barrot ne pouvait pas mettre dans la bouche une épigramme plus mordante pour ses électeurs que ces mots : rétablissement de l’impôt sur le sel ! Par l’impôt sur le sel, Bonaparte perdit son sel révolutionnaire, le Napoléon de l’insurrection paysanne se dissipa comme une nuée, et il ne resta plus que le grand inconnu de l’intrigue bourgeoise royaliste. Et ce n’est pas sans but que le ministère Barrot fit de cet acte de désillusion grossière et brutale le premier acte gouvernemental du président.

De son côté, la Constituante saisit avidement la double occasion de renverser le ministère et de se poser face à l’élu des paysans en défenseur des intérêts des paysans. Elle rejeta la proposition du ministre des Finances, réduisit l’impôt sur le sel au tiers de son montant antérieur, augmentant ainsi de 60 millions un déficit public de 560 millions et attendit tranquillement après ce vote de défiance le retrait du ministère. Comme elle comprenait peu le nouveau monde qui l’entourait et le changement survenu dans sa propre position ! Derrière le ministère, il y avait le président, et derrière le président, il y avait 6 millions de citoyens qui avaient déposé dans l’urne électorale un nombre égal de votes de défiance contre la Constituante. La Constituante retournerait à la nation avec son vote de défiance : Échange ridicule ! Elle oubliait que ses votes avaient perdu leurs cours forcé. Le rejet de l’impôt sur le sel ne fit que mûrir la décision de Bonaparte et de son ministère « d’en finir » avec l’Assemblée constituante. Ce long duel qui remplit une moitié entière de l’existence de la Constituante commença. Le 29 janvier, le 21 mars, le 3 mai sont les journées , les grands jours de cette crise, autant de précurseurs du 13 juin.

Les Français, Louis Blanc, par exemple, ont compris le 29 janvier comme l’avènement d’une contradiction constitutionnelle de la contradiction entre une Assemblée nationale souveraine, indissoluble, issue du suffrage universel et un président responsable selon la lettre envers elle, mais qui, en réalité, avait non seulement été sanctionné également par le suffrage universel et réunissait, en outre, sur sa personne toutes les voix se répartissant et se dispersant des centaines de fois sur les différents membres de l’Assemblée nationale, mais qui était aussi en pleine possession de tout le pouvoir exécutif au-dessus duquel l’Assemblée nationale ne plane qu’à titre de puissance morale. Cette interprétation du 29 juin confond le langage de la lutte à la tribune, par la presse, dans les clubs, avec son contenu réel. Louis Bonaparte, face à l’Assemblée nationale constituante, – ce n’était pas un côté du pouvoir constitutionnel en face de l’autre, ce n’était pas le pouvoir exécutif face au pouvoir législatif, c’était la République bourgeoise constituée elle-même face aux instruments de sa Constitution, face aux intrigues ambitieuses et aux revendications idéologiques de la fraction bourgeoise révolutionnaire qui l’avait fondée et qui, tout étonnée, trouvait maintenant que sa République constituée ressemblait à une monarchie restaurée et qui voulait maintenir par la violence la période constituante avec ses conditions, ses illusions, son langage et ses personnes et empêcher la République bourgeoise parvenue à maturité d’apparaître dans sa forme achevée et particulière. De même que l’Assemblée nationale constituante représentait le Cavaignac revenu dans son sein, Bonaparte représentait l’Assemblée nationale législative qui ne s’était pas encore détachée de lui, c’est-à-dire l’Assemblée nationale de la République bourgeoise constituée.

L’élection de Bonaparte ne pouvait s’expliquer qu’en mettant à la place du seul nom ses significations multiples, qu’en voyant sa répétition dans l’élection de la nouvelle Assemblée nationale. Le 10 décembre avait annulé le mandat de l’ancienne. Ce qui s’affrontait, le 29 janvier, ce n’était donc pas le président et l’Assemblée nationale de la même République, c’étaient l’Assemblée nationale de la République en puissance et le président de la République en fait, deux puissances qui incarnaient des périodes tout à fait différentes du processus d’existence de la République, c’était la petite fraction républicaine de la bourgeoisie qui seule pouvait proclamer la République, l’arracher au prolétariat révolutionnaire par des combats de rue et par la terreur et ébaucher dans la Constitution les traits fondamentaux de son idéal, et, de l’autre côté, toute la masse royaliste de la bourgeoisie qui seule pouvait régner dans cette République bourgeoise constituée, enlever à la Constitution ses accessoires idéologiques, et réaliser, par sa législation et son administration, les conditions indispensables à l’asservissement du prolétariat.

L’orage, qui éclata le 29 janvier, s’amoncela pendant tout le mois de janvier. La Constituante voulait, par son vote de défiance, pousser le ministère Barrot à démissionner. Le ministère Barrot, au contraire, proposa à la Constituante de se décerner elle-même un vote de défiance définitif, de décider son suicide, de décréter sa propre dissolution. Rateau, un des députés les plus obscurs, en fit la proposition à la Constituante sur l’ordre du ministère, le 6 janvier, à cette même Constituante qui, dès août, avait décidé de ne pas se dissoudre avant d’avoir promulgué toute une série de lois organiques complétant la Constitution. Le ministère Fould lui déclara franchement que sa dissolution était nécessaire « pour rétablir le crédit ébranlé ». Est-ce qu’elle n’ébranlait pas le crédit en prolongeant cet état provisoire, en mettant à nouveau en question avec Barrot, Bonaparte et avec Bonaparte, la République constituée. Barrot, l’olympien, devenu Roland furieux [13] à la perspective de se voir arracher à nouveau, après n’en avoir joui que quinze jours à peine, cette présidence de cabinet enfin décrochée et que les républicains lui avaient déjà prorogée une fois d’un décennat, c’est-à-dire de dix mois, Barrot l’emporta en tyrannie à l’égard de cette misérable assemblée sur le tyran. Le plus doux de ses mots fut : « Pour elle, il n’y a pas d’avenir possible. » Et, en réalité, elle ne représentait plus que le passé. « Elle est incapable, ajoutait-il ironiquement, d’entourer la République des institutions qui sont nécessaires à son affermissement. » Et, en effet ! En même temps que par son opposition exclusive au prolétariat, son énergie bourgeoise s’était trouvée brisée, par son opposition aux royalistes, avait été ranimée son exaltation républicaine. Elle était donc doublement incapable de consolider par les institutions adéquates la République bourgeoise qu’elle ne comprenait plus.

Par la proposition de Rateau, le ministère souleva dans le même temps un ouragan de pétitions dans tout le pays, et, tous les jours, de tous les coins de la France, la Constituante recevait en plein visage des ballots de billets doux dans lesquels on la priait, plus ou moins catégoriquement, de se dissoudre et de faire son testament. De son côté, la Constituante provoquait des contre-pétitions dans lesquelles elle se faisait exhorter à rester en vie. La lutte électorale entre Bonaparte et Cavaignac se renouvelait sous la forme d’une lutte de pétitions pour ou contre la dissolution de l’Assemblée nationale. Les pétitions devaient être les commentaires faits après le coup du 10 décembre. Cette agitation persista pendant tout le mois de janvier.

Dans le conflit entre la Constituante et le président, la première ne pouvait remonter aux élections générales comme à son origine, car on en appelait d’elle au suffrage universel. Elle ne pouvait s’appuyer sur aucun pouvoir régulier, car il s’agissait de la lutte contre le pouvoir légal. Elle ne pouvait pas renverser le ministère par des votes de défiance, comme elle l’essaya encore à nouveau les 6 et 26 janvier, car le ministère ne lui demandait pas sa confiance. Il ne lui restait qu’une possibilité, celle de l’insurrection. Les forces armées de l’insurrection étaient le parti républicain de la garde nationale, la garde mobile et les centres du prolétariat révolutionnaire, les clubs. Les gardes mobiles, ces héros des journées de Juin, constituaient en décembre les forces armées organisées des fractions républicaines de la bourgeoisie, tout comme avant Juin les ateliers nationaux avaient formé les forces armées organisées du prolétariat révolutionnaire. De même que la Commission exécutive de la Constituante dirigea son attaque brutale sur les ateliers nationaux lorsqu’il lui fallut en finir avec les exigences devenues insupportables du prolétariat, de même, le ministère de Bonaparte s’attaqua à la garde mobile lorsqu’il lui fallut en finir avec les exigences devenues insupportables des fractions républicaines de la bourgeoisie. Il ordonna la dissolution de la garde mobile. Une moitié de celle-ci fut licenciée et jetée sur le pavé; l’autre reçut à la place de son organisation démocratique une organisation monarchiste, et sa solde fut ramenée au niveau de la solde ordinaire des troupes de ligne. La garde mobile se trouva dans la situation des insurgés de Juin, et chaque jour la presse publiait des confessions publiques où la garde reconnaissait sa faute de Juin et suppliait le prolétariat de la lui pardonner.

Et les clubs ? Dès l’instant où l’Assemblée constituante mettait en question dans Barrot le président, et dans le président la République bourgeoise constituée, et dans la République bourgeoise en général tous les éléments constitutifs de la République de Février, tous les partis qui voulaient renverser la République existante et qui voulaient la transformer par un processus de régression violente en la République de leurs intérêts et de leurs principes de classe, se rangèrent nécessairement autour d’elle. Mais ce qui était fait était de nouveau à faire, les cristallisations du mouvement révolutionnaire étaient à nouveau en liquéfaction, la République pour laquelle on combattait, était à nouveau la République vague des journées de Février que chaque parti se réservait de déterminer. Les partis reprirent un instant leurs anciennes positions de Février, mais sans en partager les illusions. Les républicains tricolores du National s’appuyèrent de nouveau sur les républicains démocrates de la Réforme et les postèrent en avant-garde, au premier plan de la lutte parlementaire. Les républicains démocrates s’appuyèrent à nouveau sur les républicains socialistes – le 27 janvier, un manifeste public proclama leur réconciliation et leur union – et ils préparèrent dans les clubs leur arrière-plan insurrectionnel. La presse ministérielle traita avec raison les républicains tricolores du National comme des insurgés ressuscités de Juin. Pour se maintenir à la tête de la République bourgeoise, ils mettaient en question cette République même. Le 26 janvier, le ministre Faucher proposa une loi sur le droit d’association dont le premier paragraphe était ainsi conçu : « Les clubs sont interdits. » Il fit la proposition que ce projet de loi soit mis en discussion immédiatement, selon la procédure d’urgence. La Constituante rejeta la proposition d’urgence, et, le 27 janvier, Ledru-Rollin déposait une proposition de mise en accusation du ministère pour violation de la Constitution revêtue de 230 signatures. La mise en accusation du ministère au moment où un pareil acte était l’aveu maladroit de l’impuissance du juge, c’est-à-dire de la majorité de la Chambre, ou bien la protestation impuissante de l’accusateur contre cette majorité même, tel fut le grand atout révolutionnaire que la Montagne puînée joua, dès lors, à chaque sommet de la crise. Pauvre Montagne, écrasée sous le poids de son propre nom !

Blanqui, Barbès, Raspail, etc., avaient, le 15 mai, tenté de dissoudre violemment l’Assemblée constituante en pénétrant, à la tête du prolétariat parisien, dans la salle des séances. Barrot prépara à cette même Assemblée un 15 mai moral en voulant lui dicter sa propre dissolution et fermer sa salle de séances.

Cette même assemblée avait chargé Barrot de l’enquête contre les inculpés de Mai et c’est au moment où il apparaissait face à elle comme un Blanqui royaliste où elle cherchait face à lui des alliés dans les clubs, auprès des prolétaires révolutionnaires, dans le parti de Blanqui, c’est à ce moment que l’inexorable Barrot la torturait par sa proposition de soustraire au jury les inculpés de Mai et de les traduire devant le tribunal suprême inventé par le parti du National, devant la Haute Cour . Quelle chose remarquable que la peur acharnée de perdre un portefeuille ministériel ait pu tirer de la tête d’un Barrot des pointes dignes d’un Beaumarchais ? Après de longues hésitations, l’Assemblée nationale adopta sa proposition. Face aux inculpés de l’attentat de Mai, elle en revenait à son caractère normal.

Si la Constituante, face au président et aux ministres, était contrainte à l’insurrection, le président et le ministère, face à la Constituante, étaient obligés au coup d’État, car ils n’avaient aucun moyen légal de la dissoudre. Mais la Constituante était la mère de la Constitution, et la Constitution était la mère du président. Avec le coup d’État, le président déchirait la Constitution et supprimait ses titres républicains. Il était alors contraint de sortir ses titres impériaux; mais ses titres impériaux évoquaient les titres orléanistes et tous deux pâlissaient devant les titres légitimistes. Le renversement de la République légale ne pouvait faire surgir que son antipode extrême, la monarchie légitimiste, à un moment où le Parti orléaniste n’était encore que le vaincu de Février et où Bonaparte n’était encore que le vainqueur du 10 décembre, et où tous deux ne pouvaient opposer encore à l’usurpation républicaine que leurs titres monarchiques également usurpés. Les légitimistes avaient conscience que le moment était favorable, ils conspiraient au grand jour. Dans le général Changarnier, ils pouvaient espérer trouver leur Monk [14]. L’avènement de la monarchie blanche était proclamé aussi ouvertement dans leurs clubs que celui de la République rouge dans les clubs prolétariens.

Par une émeute heureusement réprimée, le ministère aurait été délivré de toutes les difficultés. « La légalité nous tue », s’écriait Odilon Barrot. Une émeute aurait permis, sous prétexte de salut public , de dissoudre la Constituante, de violer la Constitution dans l’intérêt même de la Constitution. La brutale intervention d’Odilon Barrot à l’Assemblée nationale, la proposition de dissolution des clubs, la révocation bruyante de cinquante préfets tricolores et leur remplacement par des royalistes, la dissolution de la garde mobile, la façon brutale dont Changarnier traita leurs chefs, la réintégration de Lherminier, de ce professeur déjà impossible sous Guizot, la tolérance envers les rodomontades légitimistes, étaient autant de provocations à l’émeute. Mais l’émeute restait sourde. Elle attendait le signal de la Constituante et non du ministère.

Enfin, arriva le 29 janvier, le jour où l’on devait se prononcer sur la proposition de Mathieu (de la Drôme) tendant au rejet sans conditions de la proposition Rateau. Légitimistes, orléanistes, bonapartistes, garde mobile, Montagne, clubs, tout le monde conspirait ce jour-là autant contre l’ennemi prétendu que contre le soi-disant allié. Bonaparte, du haut de son cheval, passait en revue une partie des troupes sur la place de la Concorde, Changarnier paradait avec un grand étalage de manœuvres stratégiques. La Constituante trouva la salle de ses séances occupée militairement. Elle, le centre où se croisaient toutes les espérances, les craintes, les attentes, les fermentations, les tensions, les conjurations, l’Assemblée au courage de lion n’hésita plus un instant quand elle fut plus près que jamais de rendre l’âme. Elle ressemblait à ce combattant qui ne craignait pas seulement de se servir de ses propres armes, mais qui se croyait également tenu de conserver intactes les armes de son adversaire. Méprisant la mort, elle signa son propre arrêt de mort et rejeta le rejet sans conditions de la proposition Rateau [15]. Elle-même en état de siège, elle mit à une activité constituante des limites dont le cadre nécessaire eût été l’état de siège de Paris. Elle se vengea d’une façon digne d’elle en décidant le lendemain une enquête sur l’effroi que le ministère lui avait causé le 29 janvier. La Montagne prouva son manque d’énergie révolutionnaire et de sens politique en laissant le parti du National faire d’elle le héraut d’armes dans cette grande comédie d’intrigue. Ce parti avait fait une dernière tentative d’affirmer à nouveau dans la République constituée le monopole du pouvoir qu’il possédait pendant la période de formation de la République bourgeoise. Cette tentative avait échoué.

Si dans la crise de janvier, il s’agit de l’existence de la Constituante, dans la crise du 21 mars, c’est de l’existence de la Constitution. Si alors il s’agissait du personnel du parti national, cette fois, c’était de son idéal. Nous n’avons pas besoin d’indiquer que les républicains honnêtes livrèrent le sentiment élevé qu’ils avaient de leur idéologie à meilleur marché que la jouissance terrestre du pouvoir gouvernemental.

Le 21 mars, l’ordre du jour de l’Assemblée nationale comportait le projet de loi de Faucher, contre le droit d’association : l’interdiction des clubs. L’article 8 de la Constitution garantit à tous les Français le droit de s’associer. L’interdiction des clubs était donc une atteinte tout à fait nette à la Constitution, et la Constituante devait elle-même canoniser la profanation de ses saints. Mais les clubs, c’étaient les points de rassemblement, les sièges conspiratifs du prolétariat révolutionnaire. L’Assemblée nationale elle-même avait interdit la coalition des ouvriers contre leurs bourgeois. Et les clubs étaient-ils autre chose que la coalition de toute la classe ouvrière contre toute la classe bourgeoise, la formation d’un État ouvrier contre l’État bourgeois ? N’étaient-ils pas autant d’Assemblées constituantes du prolétariat, autant de détachements tout prêts de l’armée de la révolte ? Ce que la Constitution devait constituer avant tout, c’était la domination de la bourgeoisie. La Constitution ne pouvait donc manifestement entendre par droit d’association que les associations en accord avec la domination de la bourgeoisie, c’est-à-dire avec l’ordre bourgeois. Si, par convenance théorique, elle s’exprimait de façon générale, le gouvernement n’était-il pas là ainsi que l’Assemblée nationale pour l’interpréter et l’appliquer dans les cas particuliers ? Et si, à l’époque antédiluvienne de la République, les clubs furent interdits en fait par l’état de siège, ne fallait-il pas les interdire par la loi dans la République régulière, constituée ? Les républicains tricolores n’avaient rien à opposer à cette interprétation prosaïque de la Constitution que la phrase redondante de la Constitution. Une partie d’entre eux, Pagnerre, Duclerc, etc., votèrent pour le ministère, lui procurant ainsi la majorité. L’autre partie, l’archange Cavaignac et le père de l’Église Marrast en tête, se retira, quand l’article sur l’interdiction des clubs eut passé, dans une salle de bureau spéciale et, avec Ledru-Rollin et la Montagne, « tint conseil ». L’Assemblée nationale était paralysée, elle n’avait plus le quorum. M. Crémieux, dans la salle de bureau, se souvint à temps que, de ce moment-là, la route menait droit à la rue et que l’on n’était plus en février 1848, mais en mars 1849. Soudain éclairé, le parti du National rentra dans la salle de séances de l’Assemblée nationale. Il était suivi de la Montagne une fois de plus dupée qui, constamment tourmentée par des envies révolutionnaires, recherchait constamment aussi des possibilités constitutionnelles et se sentait toujours mieux à sa place derrière les républicains bourgeois que devant le prolétariat révolutionnaire. La comédie était jouée. Et c’était la Constituante elle-même qui avait décrété que la violation de la lettre de la Constitution était la seule réalisation conforme à son esprit.

Il ne restait plus qu’un point à régler : les relations de la République constituée avec la révolution européenne, sa politique étrangère. Le 8 mai 1849, un émoi inaccoutumé régnait dans l’Assemblée constituante dont le mandat devait expirer dans quelques jours. L’attaque de l’armée française sur Rome, son recul devant les Romains, son infamie politique et sa honte militaire, l’assassinat de la République romaine par la République française, la première campagne d’Italie du second Bonaparte étaient à l’ordre du jour. La Montagne avait encore une fois joué son grand atout, Ledru-Rollin avait déposé sur la table du président l’inévitable acte d’accusation contre le ministère, pour violation de la Constitution, et cette fois aussi contre Bonaparte.

Le motif du 8 mai se répéta plus tard comme motif du 13 juin. Entendons-nous sur l’expédition romaine.

Dès le milieu de novembre 1848, Cavaignac avait envoyé une flotte de guerre à Civita Vecchia [16] pour protéger le pape, le prendre à son bord et l’amener en France. Le pape devait bénir la République honnête et assurer l’élection de Cavaignac à la présidence. Avec le pape, Cavaignac voulait capter les curés, avec les curés les paysans et avec les paysans la présidence. Réclame électorale dans son but prochain, l’expédition de Cavaignac était en même temps une protestation et une menace contre la révolution romaine. Elle contenait en germe l’intervention de la France en faveur du pape.

Cette intervention en faveur du pape avec l’Autriche et Naples contre la République romaine fut décidée dans la première séance du Conseil des ministres de Bonaparte, le 23 décembre. Falloux au ministère, c’était le pape à Rome et dans la Rome du pape. Bonaparte n’avait plus besoin du pape pour devenir le président des paysans, mais il avait besoin de conserver le pape pour conserver les paysans du président. C’est la crédulité de ceux-ci qui avait fait de lui un président. Avec la foi ils perdaient leur crédulité et avec le pape la foi. Et les orléanistes et légitimistes coalisés qui régnaient au nom de Bonaparte ! Avant de restaurer le roi, il fallait restaurer la puissance qui sacre les rois. Abstraction faite de leur royalisme : sans l’ancienne Rome soumise à son pouvoir temporel, pas de pape, sans pape, pas de catholicisme; sans catholicisme, pas de religion française, et sans religion qu’adviendrait-il de l’ancienne société française ? L’hypothèque que le paysan possède sur les biens célestes garantit l’hypothèque que le bourgeois possède sur les biens du paysan. La révolution romaine était donc un attentat contre la propriété, contre l’ordre bourgeois, aussi terrible que la révolution de Juin. La domination bourgeoise restaurée en France exigeait la restauration de la domination papale à Rome. Enfin, dans les révolutionnaires romains, on frappait les alliés des révolutionnaires français. L’alliance des classes contre-révolutionnaires dans la République française constituée avait son complément nécessaire dans l’alliance de cette République avec la Sainte-Alliance, avec Naples et l’Autriche. La décision du Conseil des ministres du 23 décembre n’était pas un secret pour la Constituante. Dès le 8 janvier, Ledru-Rollin avait interpellé le cabinet à ce sujet. Le ministère avait nié, l’Assemblée nationale avait passé à l’ordre du jour. Avait-elle confiance dans les paroles du ministère ? Nous savons qu’elle passa tout le mois de janvier à lui décerner des votes de méfiance. Mais s’il était dans son rôle à lui de mentir, il était dans son rôle à elle de feindre d’avoir foi en son mensonge et de sauver ainsi les dehors républicains.

Cependant, le Piémont était battu. Charles-Albert avait abdiqué. L’armée autrichienne frappait aux portes de la France. Ledru-Rollin fit une interpellation violente. Le ministère prouva qu’il n’avait fait que continuer dans l’Italie du Nord la politique de Cavaignac, et Cavaignac la politique du Gouvernement provisoire, c’est-à-dire de Ledru-Rollin, Bien plus, cette fois, il recueillit un vote de confiance de l’Assemblée nationale et il fut autorisé à occuper temporairement un point convenable dans la Haute-Italie pour appuyer ainsi les négociations pacifiques avec l’Autriche au sujet de l’intégrité du territoire sarde et de la question romaine. Comme on le sait, le sort de l’Italie se règle sur les champs de bataille de l’Italie du Nord. Voilà pourquoi Rome était tombée avec la Lombardie et le Piémont, ou alors il fallait que la France déclarât la guerre à l’Autriche et, partant, à la contre-révolution européenne. L’Assemblée nationale constituante prenait-elle subitement le ministère Barrot pour l’ancien Comité de salut public ? Ou se prenait-elle elle-même pour la Convention ? Pourquoi donc l’occupation militaire d’un point de la Haute-Italie ? On cachait sous ce voile transparent l’expédition contre Rome.

Le 14 avril, 14 000 hommes s’embarquèrent sous les ordres d’Oudinot pour Civita-Vecchia. Le 16 avril, l’Assemblée nationale accorda au ministère un crédit de 1 200 000 francs pour l’entretien, pendant trois mois, d’une flotte d’intervention dans la Méditerranée. Elle donnait ainsi au ministère tous les moyens d’intervenir contre Rome pendant qu’elle feignait de le faire intervenir contre l’Autriche. Elle ne voyait pas ce que faisait le ministère, elle n’entendait que ce qu’il disait. On n’aurait pas trouvé foi pareille dans Israël, la Constituante en était arrivée à ne pas savoir ce que la République constituée était obligée de faire.

Enfin, le 8 mai, se joua la dernière scène de la comédie. La Constituante invita le ministère à prendre des mesures rapides pour ramener l’expédition d’Italie à l’objectif qui lui était fixé. Bonaparte inséra le même soir une lettre dans le Moniteur où il adressait à Oudinot ses plus vives félicitations. Le 11 mai, l’Assemblée nationale repoussait l’acte d’accusation contre ce même Bonaparte et son ministère. Et la Montagne qui, au lieu de déchirer ce tissu de mensonges, prend au tragique la comédie parlementaire pour jouer elle-même dans son sein le rôle de Fouquier-Tinville [17], ne laissait-elle point paraître sous la peau de lion empruntée à la Convention sa peau de veau petite-bourgeoise naturelle !

La dernière moitié de l’existence de la Constituante se résuma ainsi : elle avoue le 29 janvier que les fractions bourgeoises royalistes sont les chefs naturels de la République constituée par elle : le 21 mars, que la violation de la Constitution est sa réalisation, et le 11 mai, que l’alliance passive emphatiquement proclamée de la République française avec les peuples en lutte signifie son alliance active avec la contre-révolution européenne.

Cette misérable assemblée quitta la scène après s’être donnée encore, deux jours avant l’anniversaire de sa naissance, le 4 mai, la satisfaction de rejeter la proposition d’amnistie en faveur des insurgés de Juin. Ayant brisé son pouvoir, étant haïe à mort par le peuple, repoussée, maltraitée, écartée avec dédain par la bourgeoisie dont elle était l’instrument, contrainte dans la deuxième moitié de son existence de désavouer la première, dépouillée de son illusion républicaine, sans grandes réalisations dans le passé, sans espoir dans l’avenir, corps vivant, s’atrophiant par morceaux, elle ne savait galvaniser son propre cadavre qu’en se rappelant constamment la victoire de Juin et qu’en la revivant après coup; elle s’affirmait en maudissant toujours à nouveau les maudits. Vampire qui vivait du sang des insurgés de Juin.

Elle laissait après elle le déficit public grossi des frais de l’insurrection de Juin, de la suppression de l’impôt sur le sel, des indemnités qu’elle accorda aux planteurs pour l’abolition de l’esclavage, des dépenses de l’expédition romaine et de la suppression de l’impôt sur les boissons dont elle décida encore l’abolition étant à son dernier souffle, vieille femme à la joie maligne, tout heureuse de mettre sur les épaules de son joyeux héritier une dette d’honneur compromettante.

Depuis le début de mars, l’agitation électorale avait commencé en faveur de l’Assemblée nationale législative. Deux groupes principaux s’affrontaient : le parti de l’ordre et le parti démocrate-socialiste ou parti rouge. Entre les deux se trouvaient les amis de la Constitution sous le nom desquels les républicains tricolores du National essayaient de représenter un parti. Le parti de l’ordre se forma immédiatement après les journées de Juin; ce fut seulement après que le 10 décembre lui eut permis d’écarter la coterie du National, des républicains bourgeois, que se dévoila le secret de son existence, la coalition en un parti des orléanistes et légitimistes. La classe bourgeoise était divisée en deux grandes fractions qui, à tour de rôle, la grande propriété foncière sous la Restauration, l’aristocratie financière et la bourgeoisie industrielle sous la monarchie de Juillet, avaient gardé le monopole du pouvoir. Bourbon était le nom royal couvrant l’influence prépondérante des intérêts de l’une des fractions. Orléans, celui couvrant l’influence prépondérante des intérêts de l’autre fraction – le règne anonyme de la République était le seul sous lequel les deux fractions pussent maintenir à pouvoir égal leur intérêt de classe commun sans renoncer à leur rivalité réciproque. Si la République bourgeoise ne pouvait être autre chose que la domination achevée, nettement apparue, de toute la classe bourgeoise, pouvait-elle être autre chose que la domination des orléanistes complétés par les légitimistes et des légitimistes complétés par les orléanistes, la synthèse de la Restauration et de la monarchie de Juillet ? Les républicains bourgeois du National ne représentaient pas une grande fraction de leur classe s’appuyant sur des fondements économiques. Ils avaient pour seule importance et pour seul titre historique, d’avoir, sous la monarchie, face aux deux fractions bourgeoises qui ne comprenaient que leur régime particulier, fait valoir le régime général de la classe bourgeoise, le régime anonyme de la République qu’ils idéalisaient et ornaient d’arabesques antiques, mais où ils saluaient avant tout la domination de leur coterie. Si le parti du National n’en crut plus sa propre raison, quand il aperçut au sommet de la République qu’il avait fondée les royalistes coalisés, ceux-ci ne se méprirent pas moins eux-mêmes sur le fait de leur domination unifiée. Ils ne comprenaient pas que si chacune de leurs fractions considérée à part était royaliste, le produit de leur combinaison chimique devait être nécessairement républicain et que la monarchie blanche et la monarchie bleue devaient nécessairement se neutraliser dans la République tricolore. Contraintes par leur opposition au prolétariat révolutionnaire et aux classes intermédiaires qui se pressaient de plus en plus autour de celui-ci comme centre, d’engager leurs forces conjuguées et de conserver l’organisation de ces forces conjuguées, chacune des fractions du parti de l’ordre, face aux désirs de restauration et d’hégémonie de l’autre, était obligée de faire prévaloir la domination commune, c’est-à-dire la forme républicaine de la domination bourgeoise. C’est ainsi que ces royalistes qui, au début, croyaient à une restauration immédiate qui, plus tard, conservant la forme républicaine, avaient l’écume à la bouche et des invectives mortelles contre elle sur les lèvres, les voilà, qui, finalement, avouent ne pouvoir s’accorder que dans la République et qui ajournent à une date indéterminée la Restauration. La jouissance commune même du pouvoir renforçait chacune des deux fractions et la rendait encore plus incapable et moins disposée à se subordonner à l’autre, c’est-à-dire à restaurer la monarchie.

Dans son programme électoral, le parti de l’ordre proclama directement la domination de la classe bourgeoise, c’est-à-dire le maintien des conditions d’existence de sa domination, de la propriété, de la famille, de la religion, de l’ordre ! Il présentait naturellement sa domination de classe et les conditions de sa domination de classe comme la domination de la civilisation et comme les conditions nécessaires de la production matérielle, ainsi que des rapports sociaux qui en découlent. Le parti de l’ordre disposait souverainement de ressources énormes. Il organisa ses succursales dans toute la France, il eut à sa solde tous les idéologues de l’ancienne société, il disposait de l’influence du pouvoir gouvernemental existant, il possédait une armée de vassaux bénévoles dans toute la masse des petits bourgeois et des paysans qui, se tenant éloignés encore du mouvement révolutionnaire, voyaient dans les grands dignitaires de la propriété les représentants naturels de leur petite propriété et de ses petits préjugés; représenté qu’il était dans tout le pays par une infinité de roitelets, il pouvait punir la répudiation de ses candidats comme une insurrection, congédier les ouvriers rebelles, les valets de ferme, domestiques, commis, employés de chemins de fer, les bureaucrates récalcitrants, tous les fonctionnaires qui lui étaient bourgeoisement subordonnés. Il pouvait enfin, par-ci, par-là, entretenir l’illusion que la Constituante républicaine avait empêché le Bonaparte du 10 décembre de manifester ses forces miraculeuses. Dans le parti de l’ordre nous n’avons pas mentionné les bonapartistes. Ils n’étaient pas une fraction sérieuse de la classe bourgeoise, mais une collection de vieux invalides superstitieux et de jeunes chevaliers d’industrie incrédules. Le parti de l’ordre triompha aux élections, il envoya une grande majorité à l’Assemblée législative.

Face à la classe bourgeoise contre-révolutionnaire coalisée, les parties déjà révolutionnaires de la petite bourgeoisie et de la classe paysanne devaient naturellement se lier au grand dignitaire des intérêts révolutionnaires, au prolétariat révolutionnaire. Nous avons vu que les porte-parole démocrates de la petite bourgeoisie au Parlement, c’est-à-dire la Montagne, avaient été poussés par des défaites parlementaires vers les porte-parole socialistes du prolétariat, et que la véritable petite bourgeoisie en dehors du Parlement avait été poussée vers les véritables prolétaires par les concordats à l’amiable, par la mise en valeur brutale des intérêts bourgeois, par la banqueroute. Le 27 janvier, la Montagne et les socialistes avaient fêté leur réconciliation, ils renouvelèrent, dans le grand banquet de février 1849, leur acte d’union. Le parti social et le parti démocratique, le parti des ouvriers et celui de la petite bourgeoisie s’unirent dans le Parti social-démocrate, c’est-à-dire dans le parti rouge.

Paralysée un instant par l’agonie qui suivit les journées de Juin, la République française avait, depuis la levée de l’état de siège, depuis le 14 octobre, traversé une série continue d’émotions fiévreuses. Tout d’abord, la lutte pour la présidence; puis la lutte du président contre la Constituante; la lutte pour les clubs; le procès de Bourges [18] qui, face aux petites figures du président, des royalistes coalisés, des républicains honnêtes, de la Montagne démocratique, des doctrinaires socialistes du prolétariat, fit apparaître les vrais révolutionnaires de ce dernier comme des monstres antédiluviens laissés à la surface de la société par un déluge ou encore tels que, seuls, ils peuvent précéder un déluge social; l’agitation électorale; l’exécution des meurtriers de Bréa [19],les procès de presse continuels, les intrusions policières violentes du gouvernement dans les banquets; les provocations royalistes impudentes; la mise au pilori des portraits de Louis Blanc et de Caussidière [20] ; la lutte ininterrompue entre la République constituée et la Constituante qui refoulait à chaque instant la révolution à son point de départ, qui, à chaque instant, faisait du vainqueur le vaincu, du vaincu le vainqueur, qui, en un clin d’œil, renversait la position des partis et des classes, leurs divorces et leurs unions; la marche rapide de la contre-révolution européenne; la lutte glorieuse de la Hongrie, les levées de boucliers allemandes, l’expédition romaine, la honteuse défaite de l’armée française devant Rome – dans ce mouvement, tourbillonnant dans ce désordre historique pénible, dans ce dramatique flux et reflux de passions, d’espoirs, de désillusions révolutionnaires, les diverses classes de la société française devaient nécessairement compter par semaines leurs époques de développement, comme elles les avaient comptées jadis par demi-siècles. Une partie importante des paysans et des provinces était révolutionnée. Non seulement Napoléon les avait déçus, mais le parti rouge leur offrait à la place du nom le contenu, à la place de la dispense illusoire des impôts, le remboursement du milliard payé aux légitimistes, la réglementation des hypothèques et la suppression de l’usure.

L’armée, elle-même, était contaminée par la fièvre révolutionnaire. En Bonaparte, elle avait voté pour la victoire et il lui donnait la défaite. En lui, elle avait voté pour le petit caporal derrière lequel se cache le grand capitaine révolutionnaire et il lui rendait les grands généraux derrière lesquels se dissimule le caporal expert en boutons de guêtre. Nul doute que le parti rouge, c’est-à-dire le Parti démocratique coalisé dut, à défaut de la victoire, fêter du moins de grands triomphes, que Paris, que l’armée, qu’une grande partie des provinces voteraient pour lui.

Ledru-Rollin, le chef de la Montagne, fut élu par cinq départements. Aucun des chefs du parti de l’ordre ne remporta semblable victoire, aucun nom du parti prolétarien proprement dit. Cette élection nous révèle le secret du Parti démocrate-socialiste. Si la Montagne, avant-garde parlementaire de la petite bourgeoisie démocrate, était, d’une part, contrainte de s’unir aux doctrinaires socialistes du prolétariat, le prolétariat, contraint par la formidable défaite matérielle de Juin de se relever par des victoires intellectuelles, pas encore à même, par le développement des autres classes, de s’emparer de la dictature révolutionnaire, était obligé de se jeter dans les bras des doctrinaires de son émancipation, des fondateurs de sectes socialistes d’autre part, les paysans révolutionnaires, l’armée, les provinces se rangèrent derrière la Montagne qui devenait ainsi le chef dans le camp de l’armée révolutionnaire et, par son entente avec les socialistes, avait écarté tout antagonisme dans le parti révolutionnaire.

Dans la dernière moitié de l’existence de la Constituante, la Montagne y représentait le pathos républicain et elle avait fait oublier ses péchés du temps du Gouvernement provisoire, de la Commission exécutive et des journées de Juin. Au fur et à mesure que le parti du National, conformément à sa nature indécise, se laissait écraser par le ministère royaliste, le parti de la Montagne, écarté pendant l’omnipotence du National, s’élevait et prévalait en tant que représentant parlementaire de la Révolution. En effet, le parti du National n’avait rien à opposer aux autres fractions royalistes que des personnalités ambitieuses et des balivernes idéalistes. Le parti de la Montagne, par contre, représentait une masse flottante entre la bourgeoisie et le prolétariat dont les intérêts matériels exigeaient des institutions démocratiques. Face aux Cavaignac et aux Marrast, Ledru-Rollin et la Montagne se trouvaient par conséquent dans la vérité de la révolution et ils puisaient dans la conscience de cette grave situation un courage d’autant plus grand que la manifestation de l’énergie révolutionnaire se bornait à des sorties parlementaires, au dépôt d’actes d’accusation, à des menaces, à des élévations de voix, à des discours tonitruants et à des extrémités qui ne dépassaient pas les paroles. Les paysans se trouvaient à peu près dans la même situation que les petits bourgeois, ils avaient à peu près les mêmes revendications sociales à poser. Toutes les couches moyennes de la société, dans la mesure où elles étaient entraînées dans le mouvement révolutionnaire, devaient donc nécessairement trouver leur héros dans Ledru-Rollin. Ledru-Rollin était le personnage de la petite bourgeoisie démocratique. Face au parti de l’ordre, c’était nécessairement les réformateurs demi-conservateurs, demi-révolutionnaires et tout à fait utopiques de cet ordre qui devaient tout d’abord être poussés en tête.

Le parti du National, les « amis de la Constitution quand même », « les républicains purs et simples » furent complètement battus aux élections. Une infime minorité d’entre eux fut envoyée à la Chambre législative. Leurs chefs les plus notoires disparurent de la scène, même Marrast, le rédacteur en chef et l’Orphée de la République honnête.

Le 29 mai, l’Assemblée législative se réunit; le 11 juin, la collision du 8 mai se renouvela. Ledru-Rollin déposa, au nom de la Montagne, une demande de mise en accusation du président et du ministère pour violation de la Constitution à cause du bombardement de Rome. Le 12 juin, l’Assemblée législative rejeta la demande de mise en accusation, tout comme l’Assemblée constituante l’avait rejetée le 11 mai, mais cette fois, le prolétariat poussa la Montagne dans la rue, non pas, cependant, pour le combat de rue, mais pour la procession de rue. Il suffit de dire que la Montagne était à la tête de ce mouvement pour qu’on sache que le mouvement fut vaincu et que juin 1849 fut une caricature, aussi ridicule qu’indigne, de juin 1848. La grande retraite du 13 juin ne fut éclipsée que par le récit encore plus grand de la bataille par Changarnier, le grand homme qu’improvisa le parti de l’ordre. Chaque époque sociale a besoin de ses grands hommes et si elle ne les trouve pas, elle les invente, comme dit Helvétius.

Le 20 décembre, il n’existait plus qu’une moitié de la République bourgeoise constituée, le président; le 29 mai, elle fut complétée par l’autre moitié, par l’Assemblée législative. En juin 1848, la République bourgeoise qui se constituait avait gravé son acte de naissance sur les tables de l’histoire par une bataille indicible contre le prolétariat, en juin 1849, la République bourgeoise constituée le fit par une comédie inénarrable, jouée avec la petite bourgeoisie. Juin 1849 fut la Némésis [21] de juin 1848. En juin 1849, ce ne furent pas les ouvriers qui furent vaincus, mais les petits bourgeois placés entre eux et la révolution qui furent défaits. Juin 1849, n’était pas la tragédie sanglante entre le travail salarié et le capital, mais le spectacle abondant en scènes d’emprisonnement, le spectacle lamentable entre le débiteur et le créancier. Le parti de l’ordre avait vaincu, il était tout-puissant, il lui fallait maintenant montrer ce qu’il était.


[1] Montagnards, c’est ainsi que s’appelaient, à l’époque de la révolution de 1848, les représentants des démocrates petits-bourgeois à l’Assemblée constituante et à l’Assemblée législative. Cette appellation était empruntée à l’époque de la grande Révolution française où on nommait l’aile gauche de la Convention les montagnards, parce que ces députés de gauche siégeaient à la Convention au fond sur les bancs les plus élevés. « Le parti de la Montagne, en 1848, par contre, représentait une masse oscillant entre la bourgeoisie et le prolétariat. » (Marx.) Elle n’était qu’une parodie pitoyable de la Montagne. La Réforme, organe du Parti de la Montagne en 1848.

[2] En ce qui concerne le terrain historique qui produisit en France un Cavaignac, Lénine écrivit dans son article : « De quelle classe viennent et viendront les Cavaignac ? » (juillet 1917) :

Souvenons-nous du rôle de classe de Cavaignac. La monarchie française avait été renversée en février 1848. Les républicains bourgeois étaient au pouvoir. Comme nos cadets, ils voulaient l’ « ordre », appelant de ce nom la restauration et la consolidation des instruments monarchiques d’oppression des masses : police, armée permanente, corps de fonctionnaires privilégiés. Détestant le prolétariat révolutionnaire avec ses aspirations « sociales », (c’est-à-dire socialistes) alors encore très confuses, ils entendaient, comme nos cadets, mettre un terme à la révolution. Comme nos cadets, ils vouaient une haine sans merci à la politique de diffusion de la révolution française par toute l’Europe, de transformation de la révolution française en une révolution prolétarienne mondiale. Comme nos cadets, ils surent exploiter habilement le « socialisme » petit-bourgeois de Louis Blanc, en faisant de ce dernier un ministre et en le transformant de chef ouvrier qu’il voulait être, en un auxiliaire, un valet de la bourgeoisie.

Tels étaient les intérêts de classe, l’attitude et la politique de la classe dirigeante.

La petite bourgeoisie représentait une autre force sociale d’une importance capitale, mais hésitante, terrorisée par le spectre rouge, influencée par les clameurs élevées contre les « anarchistes ». Rêveuse dans ses aspirations et éprise de rhétorique « socialiste », se qualifiant volontiers de « démocratie socialiste » (jusqu’à ce terme qui est repris textuellement aujourd’hui par les socialistes révolutionnaires conjointement avec les mencheviks !) la petite bourgeoisie craignit de faire confiance à la direction du prolétariat révolutionnaire, sans comprendre que cette crainte la condamnait à faire confiance à la bourgeoisie. Car il ne peut pas y avoir de ligne « moyenne » dans une société au sein de laquelle la bourgeoisie et le prolétariat se livrent une lutte de classe acharnée, surtout quand cette lutte est inéluctablement aggravée par la révolution. Or, le propre de l’attitude de classe et des aspirations de la petite bourgeoisie, c’est de vouloir l’impossible, de rechercher l’impossible, bref cette ligne « moyenne ».

Le prolétariat était la troisième force de classe décisive, aspirant non à une « réconciliation » avec la bourgeoisie, mais à la victoire sur cette dernière, à la progression hardie de la révolution, et ce, sur un plan international.

Voilà les circonstances historiques objectives qui engendrèrent Cavaignac. La petite bourgeoisie fut « écartée », par suite de ses hésitations, de tout rôle actif, et mettant à profit la crainte qu’elle avait de se fier au prolétariat, le général Cavaignac, cadet français, entreprit de désarmer les ouvriers parisiens et de les fusiller en masse.

La révolution se solda par ces fusillades historiques; la petite bourgeoisie, numériquement la plus nombreuse, était et resta politiquement impuissante, à la remorque de la bourgeoisie; trois ans après, la monarchie césariste était restaurée en France sous lune forme particulièrement odieuse. ».

V. I. LÉNINE: Œuvres complètes, tome 25, pp. 93-94, Éditions sociales, Paris, 1957

[3] Le Journal des débats, organe du « parti de l’ordre ».

[4] « Il faut détruire Carthage », phrase par laquelle Caton, homme d’État de l’ancienne Rome, avait l’habitude de terminer ses discours au Sénat. Il demandait la destruction de Carthage, en Afrique du Nord qui faisait une concurrence commerciale à Rome.

[5] Les décisions du congrès de Vienne des grandes puissances européennes (1814-1815) revêtaient un caractère réactionnaire accentué. Elles avaient pour but la restauration du système politique qui existait avant la Révolution française et avant Napoléon ler, et le rétablissement des frontières de la France de 1792.

[6] Il s’agit de l’État idéal tel que le décrit le philosophe grec Platon (427-348 avant notre ère) dans son dialogue la République, et dans son ouvrage les Lois.

[7] Saül fut le premier roi d’Israël, et David le second. Saül avait fait du berger David son favori et son gendre. Mais jaloux des succès de celui-ci il le pourchassa dans les montagnes. Il fut finalement battu par David qui lui succéda.

[8] Allusion aux armoiries des Bourbons.

[9] Effrayé par l’insurrection populaire qui éclatait, Louis-Philippe congédia le 23 février le ministère Guizot et institua le 24 au matin le ministère Odilon Barrot.

[10] Midas. Roi phrygien légendaire. Selon la légende, dans un concours musical entre Apollon et Pan il donna le prix à ce dernier; Apollon irrité le gratifia d’oreilles d’âne (de là les oreilles de Midas).

[11] Soulouque : Président de la République nègre d’Haïti qui, imitant Napoléon ler, se fit proclamer en 1850 empereur d’Haïti, s’entoura de tout un état-major de maréchaux et de généraux nègres, organisa sa cour sur le modèle français. Le peuple saisit avec esprit cette ressemblance en donnant à Louis Bonaparte le sobriquet de « Soulouque français ».

[12] Toussaint Louverture (1748-1803) : Chef d’une insurrection à Saint-Domingue, de 1796-1802; fait prisonnier par les troupes françaises, il fut enfermé dans la forteresse de Joux où il mourut.

[13] Héros d’une épopée de l’écrivain italien l’Arioste (1474-1533).

[14] Monk (1608-1669), général anglais : à l’époque de la grande révolution anglaise, il restaura l’ancienne dynastie des Stuarts et étouffa la révolution.

[15] Intimidée par la menace de dissolution et par la manifestation militaire organisée le 29 janvier par Louis Bonaparte, l’Assemblée n’eut pas le courage de refuser catégoriquement la proposition de Rateau et elle adopta un amendement selon lequel l’Assemblée constituante devait se dissoudre aussitôt après la publication des lois sur le Conseil d’État, sur la responsabilité du président et de ses ministres et sur le droit électoral.

[16] Civita Vecchia, port italien et forteresse dans le voisinage de Rome, occupée par la garnison française chargée de protéger les États pontificaux contre les mouvements populaires.

[17] Fouquier-Tinville (1746-1795): Accusateur public du tribunal révolutionnaire constitué le 10 mars 1793, mena une lutte impitoyable contre les ennemis de la révolution et appliqua la terreur révolutionnaire.

[18] Procès des participants aux événements du 15 mai 1848 qui furent accusés de complot contre le gouvernement. Devant le tribunal qui siégea dans la ville de Bourges, se trouvaient les représentants du prolétariat (Blanqui, Barbès) ainsi qu’une partie de la Montagne. Barbès, Albert Deflotte, Sobrier et Raspail furent condamnés à l’exil. La même sentence fut rendue contre Louis Blanc et Caussidière, Lavison et Hubert, qui étaient absents. Blanqui fut condamné à dix ans de cellule. Étant donné sa maladie, on espérait que ce délai suffirait pour le mener au tombeau.

[19] Général Bréa : Commandant d’un détachement qui écrasa l’insurrection de Juin du prolétariat parisien, fut tué le 25 juin par les insurgés à Fontainebleau. Pour ce fait on exécuta deux insurgés.

[20] Louis Blanc et Caussidière furent accusés de participation aux événements du 15 mai et à l’insurrection de juin 1848 et traduits en justice. Après les journées de Juin ils émigrèrent à l’étranger, et la contre-révolution, prise de folie furieuse, dut se contenter de clouer au pilori leurs portraits.

[21] Némésis : déesse de la vengeance dans la mythologie gréco-latine.